Passe d'armes, vol 2, no 2

 


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Sommaire

                

France Théoret La Femme du stalinien
Francis Catalano « Les Quatre Demis-Vérités »
Lise Demers Gueusaille
Charles Hubert « Un nuage noir »
Morgan Le Thiec « L’Héritier »
Véronique Cyr et
Catherine Harton

« Cardioversion »
J.-A. Brillat-Savarin « Des Dindoniphiles »
Michaël Delatte Illustrations

 

 

 

France Théoret

La Femme du stalinien

(Extrait)

Poète, romancière et essayiste,
France Théoret est née et vit
à Montréal. Elle a publié
une vingtaine d’ouvrages,
dont plusieurs furent finalistes
à des prix littéraires prestigieux.

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L’égalité entre nous n’existe pas. Tu as des mouvements d’humeur devant mes centres d’intérêt. J’ai un essai de psychanalyse sur ma table de travail. Tu le feuillettes, tu lis un passage. Je m’attends à des reproches qui ne tardent pas. Je ne t’ai pas demandé ton approbation. J’ai ta réprobation agressive. J’outrepasse tes commentaires négatifs. La psychologie t’indispose. Tu n’as que détestation pour la science de la psyché. Tu te considères au-dessus de la banalité des relations personnelles. L’étude de la psychologie convient aux faibles d’esprit, tu ne dis pas aux malades, tu n’oses pas. Il faut des troubles du comportement ou des travers de l’esprit pour y avoir recours. Tu supputes que je souffre de troubles psychiques. Ta cruauté me bâillonne. Je lis malgré tes remontrances.

Je ne comprends pas ton acharnement. Je ne sors plus. Je suis entourée d’hommes à mon travail où je dois constamment faire mes preuves. Les amies de jeunesse ont disparu. Aucune ne m’a suivie et j’ai délaissé les unes et les autres. Je suis isolée. Ce sont des années décisives. J’ai tant de désespérance. Alors que j’ai ce qu’il faut pour être, j’entre en déréliction. Mon conflit le plus sévère commence.

Tu as de l’aversion pour toutes choses qui ne concernent pas mon travail salarié et mes services de ménagère. Ta répugnance et tes blâmes sont choquants. Je viens d’une famille qui n’a aucun mot assez dur contre les études et contre les gens instruits. Toi-même fais partie de la caste honnie des clercs. Le refus que tu me manifestes est doublement aliénant. J’ai à l’oreille les paroles venimeuses d’autrefois et les tiennes d’à présent. J’ai eu tort et j’ai tort une nouvelle fois. Vingt-neuf ans est un âge dangereux. Ma sensibilité invite à l’abandon, à la déraison, à l’humiliation. La crise est sévère comme elle ne l’a pas été. Il doit bien y avoir un auteur qui a écrit, un penseur de la différence objective entre la sensibilité et la sensiblerie.

Je passe outre mes émotions et mes sentiments, je les dénie. Je travaille davantage. J’entre dans la fragmentation du temps, l’absence de continuité. Mon esprit est plus que jamais habité, colonisé, phagocyté, cannibalisé. Mes expériences précédentes sont inutilisables, mes lectures sont lacunaires. J’ai fui les drames familiaux. Je me suis habituée à servir chacun. Servir sans cesse, proclame le chant religieux. Être au service de son père, sa mère, ses frères et sœurs n’abolit aucun conflit. J’ai connu la subordination entière. Cette représentation est véridique, il me faut changer.

J’ai une autonomie au collège. J’ai appris dans ma profession ce que c’est qu’être libre, nulle part ailleurs. La certitude existe que je vérifie par mon corps, mes sens et ma faculté de penser. La société que j’habite me permet au travail une liberté que je n’ai connue à aucun autre moment, en aucun autre lieu. J’éprouve ma liberté professionnelle comme une respiration inédite, un engagement intelligent, une volonté de m’appartenir.

Que tu le veuilles ou non, tu occupes une place considérable. Mes écrits parlent de toi. Ce que je n’ai pas pu te dire, je l’écris. Tu as une spontanéité que je n’ai pas. Tes insatisfactions, tes récriminations me sont connues. Tu énonces sans complexe ce qui ne va pas, ce qui gêne ou empêche ton autonomie.

Le couple que nous formons est une entité inédite. Notre union constitue la rencontre de jeunes gens voués à l’étude et à la vie intellectuelle. Nous innovons, nous inventons ou nous prétendons le faire. Je m’en réjouis. Tout promet longtemps, pendant des années. La représentation réussie tient devant nos amis. Mon fantasme a duré. Sans que je sache ce qui se passe, tu entres au parti. Je n’éprouve pas la moindre velléité de te suivre. Tout au contraire, je me vois trahie. Le mot est ordinaire. Des phrases sinistres et ordurières sortent de ta bouche. Tu choisis la grande voie anti-intellectuelle, le désinvestissement de la pensée, le retournement contre ce qui fait ma fierté. Tu te révèles le même, celui qui a toutes les réponses. Tu cumules les lieux communs du stalinisme les plus éprouvés.

Je m’interroge en vain. Je t’ai dit mon désespoir à l’heure du départ. Ma démarche est décente. Mon droit à l’existence est mis en doute. Après une courte décennie avec toi, tu te retournes contre ce qui a constitué la pierre angulaire de notre rencontre. Les pourquoi et les comment sont des interrogations sans issue.

Il est nécessaire d’exorciser le désordre et la confusion innommables qui ont suivi mon départ de ma maison. Les insultes et le mépris ont recommencé. Je heurte, sans le vouloir, les hommes de ma génération. Ils m’ont dénoncée. Ils m’ont jeté face contre terre. Je continue d’écrire. Je le confirme, cette histoire avec le stalinien est douloureuse.

*

Tu connais bien ce professeur, très précoce, faible et dépressif. Au fil des ans, il s’est fait l’allié de ton allégeance politique tant sa précocité l’a desservi. Des hommages à son génie ont bercé son enfance, son adolescence, sa jeunesse.

Il a dix ans, le garçon frêle, déjà vêtu de l’uniforme de collégien, un sac de cuir lourd et volumineux à la main droite, il attend le train qui le mène à la Gare centrale de Montréal. Il se rend au prestigieux collège des jésuites. Cet enfant a du génie, il en est un. Il reçoit la meilleure formation possible dans la province catholique où l’enseignement est dévolu aux communautés religieuses. Le garçon grandit paisible et réfléchi. Il possède déjà sa chambre à lui et son pupitre de travail. Ses parents se réjouissent du sérieux et de la docilité de leur fils. Le jeune homme obtient de nombreux titres de mérite au collège classique. Sa confiance en ses capacités intellectuelles se justifie. Elle est inébranlable dans le domaine littéraire où il rafle tous les prix. L’université lui ouvre ses portes. Il publie avec un enthousiasme raisonné dans le journal des étudiants. Ses condisciples le lisent, l’isolent, lui tournent le dos. Il lit le journal. Ce qu’il redoute depuis le début de l’année universitaire se vérifie. Les idées qu’il défend sont uniformément religieuses. Un jésuite n’écrirait pas autre chose que ce qu’il publie. Il pense comme un prêtre, il défend la morale de la civilisation jésuitique et catholique. Son esprit critique juge abominable ce qui lui arrive. Il désire, de sa toute-puissance intellectuelle, être un écrivain. Le malentendu est grossier. S’il accède aux succès scolaires continus, sa vive intelligence ne peut le tromper. Il y a droit et il les veut, il aura ses récompenses, ses titres prestigieux. Il trépigne. Il geint pour la première fois. Son talent exceptionnel n’est pas reconnu. Il est plutôt la risée d’écrivaillons méprisables, de pleutres plumitifs, ses condisciples. Le génie sert à cela, imaginer une solution pour doubler les apprentis journalistes condescendants. Il se fera grand poète. Il ne doit plus écrire sa pensée, il évitera les idées. Il a souligné des mots dans les journaux. Il les agence en vers elliptiques et libres. Les poèmes surexposent le vocabulaire moderne. L’étudiant présente ses poèmes qui obtiennent l’assentiment de l’équipe éditoriale. L’accueil enthousiaste de ferventes lectrices suit. Elles approchent et entourent le nouveau poète. Il a retrouvé toutes les grâces possibles et le bonheur neuf de naître à la poésie. Les éditions de l’université attendent son premier recueil.

Il est très jeune et promet beaucoup. Sa carrière de professeur se dessine au premier plan. Les institutions le protègent. Il est un fils élu, un héritier parmi les meilleurs et les plus courtois. Ses poèmes dénotent des agencements classiques, en dépit du vocabulaire osé, un vernis au goût du jour. C’est le fond traditionnel qui manque le moins, dit l’assemblée des professeurs qui entendent coopter le jeune homme de vingt et un ans, brillant finissant de sa promotion. Il n’a pas l’ultime grand diplôme requis. Qu’à cela ne tienne, il aura l’occasion d’étudier à Paris, de défendre les couleurs bleu et or de l’université par une thèse exceptionnelle. L’avenir est tracé, encadré, assuré. La voie royale ne le trompe pas. Il est déjà professeur, poète, bientôt critique littéraire, essayiste et romancier. La prose est l’océan de tous les dangers. La vague de fond jésuitique menace son parcours. Il a le mal de mer, crache, vomit malgré lui, ballotté par ses idées conservatrices qu’il a l’obligation de remâcher, de ravaler s’il veut être accepté par ses collègues, amis et ennemis. Ce qui lui vient sous la plume en tout premier, ce sont les idées cléricales, les vocables immuables et éternels, gravés dans son esprit fragile. Il se corrige inlassablement après avoir écrit, souffle sur les expressions qui le trahissent. Il ne fait jamais que cela, endiguer ses travers religieux, radoteurs et passéistes, depuis son aventure verte et extraordinaire avec ses condisciples médiocres du journal étudiant. Il a retenu la leçon qu’il applique avec des ajouts de mots en poésie, par des soustractions d’idées dans les proses. La méthode simplifiée est fort efficace. Son génie qui n’éclot pas demeure à l’état de latence, tenu en laisse par des nécessités récurrentes. Il cache sa passivité piétinante. Son envie de punir et de détruire enfle jusqu’au ressentiment. Le génie n’a pas tenu ses promesses. Il se projette dans les représentations masculines. Il croit se voir partout lorsqu’il lit.

L’avenir dure encore. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. L’horizon est grand dans un pays peu habité. Il défend sa cohorte, ceux de sa génération. Il n’est plus un météore, l’Exception, le Fils prometteur dont on attendait les palmes victorieuses. Un débat secret, nœud gordien, transparaît dans plusieurs de ses écrits. Il ne surmonte pas sa fatigue intellectuelle, la morsure du passé, qui vient de l’obligation de dissimuler ses idées les plus quintessenciées. Sa duplicité l’étouffe.

Celui qui a été un génie sait que des confrères peu doués ont davantage de succès. Sa morosité est renforcée à coups de comparaison. Des écrivaillons d’autrefois sont devenus de sérieux concurrents. Il arrive que le professeur soit imprévisible, que son conservatisme le porte à la défense des staliniens pour d’obscurs motifs. Il n’arrive plus à dormir.

Un nouvel épisode dépressif le guette. Le roman qu’il lit l’indispose. La romancière raconte l’histoire d’un jeune génie, un nouveau professeur et un artiste dont le talent n’éclot pas. Il profile sa propre histoire sur celle du personnage. Sa mémoire est douloureuse. Il n’a pas assimilé le malheur d’être né pour la gloire et d’avoir reçu des miettes. Le roman qu’il attend depuis des décennies est entre ses mains. Il a déjà comparé son auteure aux grandes romancières du pays, Anne Hébert et Gabrielle Roy. Il a erré manifestement. Il va rétablir l’ordre dans l’institution littéraire. C’est l’une de ses fonctions officielles depuis sa jeune vingtaine. Cette histoire du professeur précoce dont le génie demeure à l’état de latence est imprenable. L’orgueil du mâle, selon l’expression des mères d’autrefois et de toujours, est atteint. Il faut s’attendre à la riposte. Le personnage universitaire, s’il existe, est un concurrent possible. Qu’à cela ne tienne, le critique va surprendre ses ennemis idéologiques, passés et actuels. Il appuie son rival de papier et présente à ses lecteurs une facette de son discours parmi les multiples que lui-même dissimule. Ce ne sont que des idées, pense-t-il. Le critique littéraire retourne sa veste. Il ne voit pas pourquoi il ne défendrait pas les staliniens à l’origine de l’un de ses épisodes dépressifs parmi les plus durs au cours des années soixante-dix. Les idées n’ont pas de poids. Il esquinte, il éreinte. Il faut réécrire ce qu’on a été, ceci est la moindre des choses. À chacun de créer ou de gérer sa représentation, pardon, ses multiples représentations mouvantes et changeantes. Modernité oblige. Le fils des jésuites, toujours jeune, sérieux récolteur des louanges et des prix, se porte à la défense d’un personnage de papier.

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Francis Catalano

Les Quatre demi-vérités


(extrait)

 

Francis Catalano est né à Montréal
en 1961. Poète et traducteur de poésie, il a publié Qu’une lueur des lieux (l’Hexagone, 2010). Parmi ses autres titres : Panoptikon (2005), M’atterres (2001), Index (2000), Romamor (1999). En traduction,
il a fait paraître Yellow de l’auteur milanais Antonio Porta (2009)
et Instructions pour la lecture
d’un journal
de l’auteur romain
Valerio Magrelli (2005).
Poésie catalane : les voix ne dorment jamais, une anthologie qu’il
a préparée, est parue dans
la revue Exit (numéro 58, 2010),
dont il est l’un des collaborateurs.

 

 

Lise Demers

Gueusaille

(Chapitre 1)

Lise Demers, née à Québec
en 1945, a étudié en histoire de l’art
et travaillé plusieurs années
en communication avant de fonder
les Éditions Sémaphore en 2003.
Elle a publié trois romans chez Lanctôt éditeur, La Leçon de botanique (1996), Doubles vies (1997) et Gueusaille (1999) et une nouvelle, « L’Heure Giacometti », dans la revue Mœbius (no 80, 1999). Un autre roman, Le Poids des choses ordinaires, est paru aux Éditions Sémaphore en 2003.

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Denise Lavallée avait mal au dos et ses jambes flageolantes supportaient péniblement son corps avachi de 45 ans. Elle était en sueurs et scrutait les alentours en quête d’un banc. Elle marchait depuis près de trois heures, avait grimpé jusqu’au sommet de la montagne, mue par la pulsion irrésistible d’admirer les feuilles d’automne. Et le paysage grandiose, étalé à perte de vue, l’encombrait autant que son poids et son souffle court.

Elle se maudissait d’être là. La journée s’annonçait pourtant bien. Comme à l’habitude : lever à sept heures, petit déjeuner frugal à huit heures, désherbage et nettoyage de sa portion de voie ferrée, devant sa cour. Ensuite, elle s’était assise sur son perron, les yeux rivés sur l’horizon, attendant un train qui ne passerait jamais. Elle avait somnolé une heure, peut-être plus, peut-être moins. Qu’importe son assoupissement ! Le malheur de sa journée était cette pulsion qui l’avait éveillée brusquement, comme une gifle brûlante, et l’avait menée ici, au sommet, en nage et en colère.

Elle était entourée de touristes et d’amoureux. Disons plus exactement qu’elle était parmi eux, insolite et grotesque, tache immonde sur la beauté colorée du feuillage. Pas à sa place, elle le devinait, à ces regards détournés, ces nez plissés et ces airs de mépris ou de dégoût plus insupportables que son mal de dos. Penchée sur le parapet, le cou étiré à se rompre, elle crut déceler dans les bosquets un banc inoccupé en contrebas. « Ouf ! » se dit-elle en se dépêchant. « Ciboulot de ciboulette », marmonna-t-elle, en repérant une silhouette, « Tant pis ! Un banc, c’est un banc ». Elle s’avança, décidée à s’asseoir, coûte que coûte. « Ah ! Une vieille femme » murmura- t-elle en prenant place, rassurée.

La vieille – elle devait avoir 70-75 ans – se tenait le dos droit, la tête haute et fixait le fleuve comme un aigle, la plaine. « Enfin tranquille, à l’écart », se dit Denise Lavallée, soulagée. La vieille grommelait des mots si bas que Denise ne croyait pas qu’elle lui parlait, mais elle sursauta sec. Sa voisine, outrée, s’était levée et tapait de sa canne le dossier en scandant « Ce banc est à Olga ». Elle se frappait la poitrine, cognait les planches du dossier.

— Vous n’arrêtez pas de parler, lui dit-elle, fâchée. C’est agaçant. Ou vous vous taisez, ou vous changez de banc. Parce que celui-ci, il est à moi. Tenez, vous ne savez pas lire ?

Elle martelait son nom gravé dans le bois et Denise avait déguerpi, en bafouillant des excuses. La folie lui faisait peur. Elle avait dévalé la pente, honteuse et humiliée, si vieille et si usée. Elle en était donc rendue à parler seule, en public. Olga venait de lui servir des électrochocs. Une semaine au lit, à trembler sous les couvertures, à vouloir mourir, à dériver et à claquer des dents. À hésiter, à s’efforcer, enfin, de vivre. À sortir de sa tanière.

Quelques jours plus tard, elle se mordait les lèvres, assise aux côtés d’Olga, à regarder passer la vie le temps d’un autobus, de dix-huit joggers et de quatre chiens fous avec leur maître. À espérer, sans trop y croire, briser le silence qui l’habitait depuis tant d’années. Olga n’était peut-être pas si folle que ça et sans doute bien moins qu’elle-même. Pourtant, de la septuagénaire lui vint la plus étrange des propositions. Elle était prête à l’accepter comme coéquipière, mais à ses conditions.

— Les bancs sont publics, riposta Denise.

— Premièrement...

— Vous êtes dingue ou quoi ?

Olga se tourna lentement vers Denise, la regardait droit dans les yeux, incertaine.

— À mon âge, finit-elle par dire, le temps est trop précieux pour le perdre en sottise et mon énergie, trop faible. À mon âge comme au tien. Tu veux connaître mon marché ?

Denise tergiversait. La vieille, trop directe, la heurtait, rognait le courage qu’elle avait mis à venir s’asseoir en haut de la montagne. Et ce mot, courage, résumait bien ses heures à tourner en rond dans le centre-ville, à se délester à chaque coin de rue de ses craintes morbides, à se convaincre de réagir, à s’imaginer – quelle folie ! – que la vieille pouvait... était... cette présence qui la hisserait des ténèbres. Mais en douceur. Maternellement. Pas avec l’énergie des cataractes et la véhémence des raz-de-marée. Elle hésitait, coincée entre l’attrait du naufrage et l’appel au secours. Puis elle accepta, consciente de jouer sa vie à quitte ou double.

— Premièrement, tu ne me parleras que lorsque tu auras à dire. Autrement, tu gardes le silence. Parler pour parler casse ma concentration.

— La belle affaire ! Cela fait une heure que vous marmonnez dans votre langue incompréhensible.

— Justement. Elle t’est inconnue, donc musicale, comme le chant des oiseaux ou un air de balalaïka. Alors que pour moi, dès que tu prononces un mot, il m’entre dans le cerveau, établit des liens, m’oblige à réfléchir et à répondre. Et je ne veux pas être agressée de mots inutiles, bavards, insignifiants. Encore moins de paroles qui s’envolent sans m’être destinées. D’accord ?

— D’accord, avait répondu Denise, mi-insultée, mi-amusée.

— Deuxièmement, en ma présence, tu vas t’arranger convenablement. Je ne veux pas attirer les regards sur ton accoutrement. Être pauvre, c’est une chose, l’accepter avec dignité en est une autre. Quant à l’odeur...

Olga l’avait estomaquée. Non mais, pour qui se prenait-elle ?

— Vous ne prêchez pas par l’exemple, lui rétorqua-t-elle en colère. Comme carte de mode et allure générale, on repassera.

— Qui te parle de mode ? D’où sors-tu, dis-moi ? Mon manteau est-il si taché que tu peux y lire le menu des six derniers mois ? Mes ongles sont-ils noirs et mes cheveux, graisseux ? Hein ? Réponds. Ai-je l’air de m’abandonner ?

— Pas vraiment, dit-elle, blessée à vif.

Oh ! que non ! Olga, malgré ses vêtements usés à la corde, ses bottes d’hiver défoncées et sa jupe longue par dessus son pantalon en velours côtelé, ne donnait pas l’impression de se laisser aller. Elle possédait une arrogance naturelle qui l’empêchait de se prendre en pitié et l’obligeait à marcher droit au front, à combattre et vaincre la vie, la puanteur et la misère. Ne jamais descendre plus bas que la limite fixée, dut-elle en mourir, telle était sa devise. Elle avait une résistance à toute épreuve, mais cela, Denise le comprendrait bien plus tard, au hasard d’une rare confidence sur sa vie en Russie. Pour l’heure, elle essayait de voir comment elle pouvait satisfaire à la deuxième condition et la tâche lui paraissait insurmontable. Elle hésitait, dépassée par les événements, prisonnière de ses années avant Olga.

— Et c’est tout ?

— Non. On va décider des jours où tu pourras venir t’asseoir ici, en mon absence. C’est mon territoire et des envahisseurs, j’en ai buté dehors, crois-moi !

Elle avait dit ces derniers mots sur un ton empreint de colère et de tristesse. Les deux femmes étaient dans des mondes parallèles, si opposés que Denise l’imaginait houspillant des promeneurs du dimanche, alors qu’Olga faisait référence à la Deuxième Guerre mondiale. À la bataille de Stalingrad en particulier.

— Et elles vont nous mener où, ces conditions ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

À vivre, répondit Olga du tac au tac avant d’enchaîner :

« Viens, on va s’habiller à l’Armée du salut. »

— Jamais !

Olga éclata de rire, ponctuant ses ha ha de niet aigus, surexcités. Un rire goulu, joyeusement moqueur et contagieux qui forçait Denise à sourire, à se laisser convaincre.

Elles descendirent le sentier de la montagne, Olga d’un pas alerte, Denise soufflant derrière. À l’approche du magasin, les jambes de Denise commencèrent à fléchir. Elle s’arrêtait, tremblante, les yeux rivés au trottoir. Olga la tirait par le bras et elle avançait, de quelques pas seulement, avant de se braquer, cheval rétif devant un obstacle trop haut. La sueur dégoulinait sur ses joues. Elle était paniquée d’entrer dans ce centre-ville des affaires, « son » quartier comme elle le nommait autrefois, où elle n’avait pas mis les pieds depuis plus de cinq ans. La crainte de voir des visages reconnaissables la reconnaître la paralysait. Mais Olga tenait bon. Elle parlait des chaînes de la peur, d’audace, d’un premier pas vers la liberté alors que Denise étouffait de honte. La vieille la défiait. Poule mouillée ou être humain ? À elle de choisir, mais rapidement. Olga avait autre chose à faire que de discutailler en pleine rue. Elle aussi avait son honneur à préserver.

À ces mots, Denise ricana nerveusement. La situation lui paraissait si absurde. Olga qui lui parlait de son honneur, alors qu’elle risquait de perdre sa réputation en s’aventurant plus avant. La miette d’orgueil encore collée à son âme lui interdisait de poursuivre, de s’exposer à une éventuelle humiliation. Olga s’impatientait.

— Allez-vous-en, lui cria Denise, en rebroussant chemin.

— Pas avant ta réponse, de répliquer Olga en lui fermant le passage.

Elle plaqua, dans un geste théâtral, le miroir de son poudrier sous le nez de Denise.

— Regarde ! Ça, c’est un visage suintant de trouille, d’orgueil mal placé.

D’un coup de main, Denise projeta le miroir au loin.

— Atteinte et bris à ma propriété, rétorqua aussitôt Olga.

— Voies de fait sur ma personne, répondit Denise sur le même ton.

— Poule.

— Être humain. Bon, vous voilà contente ?

— Toi ?

— Moi ?

— Oui, toi.

— Ben maudite affaire. Fichez-moi la paix.

D’un coup, la tension baissa. Le ridicule l’emportait sur la peur. Olga ramassa son poudrier et Denise entra à l’Armée du salut, l’estomac au bord des lèvres. Elle ne fouilla pas parmi les vêtements, mais en ressortit avec un manteau brun piqué de points couleur de sable.

— C’est pas salissant et cela te va bien, lui dit Olga pour l’encourager.

Elle était fière de sa trouvaille. Acheter un vêtement, c’était comme acheter un tapis. Il le fallait durable et résistant aux taches de boue et aux éclaboussures. Et pas cher. Mais pour Denise, les douze dollars qu’elle venait de débourser trouaient son porte-monnaie. Elle regrettait déjà son achat qui ne correspondait pas à son style, ni à ses couleurs. Mais Olga, loin de relever ses commentaires, l’invita à manger une pointe de tarte dans une binerie avant de se séparer. Selon le programme, elles ne devaient se revoir que trois jours plus tard.

Sur le chemin du retour, Olga marmonnait qu’elle s’était vraiment mis du boulot sur les épaules. Denise, fatiguée, se félicitait d’avoir réussi à mettre les pieds au centre-ville. Cette victoire lui procurait un sentiment, encore confus, de bien-être. « Mais quelle entêtée que cette Olga », maugréa-t-elle, mal assurée face à l’avenir.


 

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Charles Hubert

« Un nuage noir »

Charles Hubert n’a pas
daigné nous faire parvenir
une notice biobibliographique.
NdÉ

 

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la colombe sent la résistance de l’air ;
elle pourrait s’imaginer qu’un espace vide
lui réussirait mieux encore.

Emmanuel Kant
Critique de la raison pure

 


*

 

un nuage noir
simple
simplement

un visage pâle
pâle blanc

alcools fumées regards
instants
insistants

tête noire ou noire tête
blonde ivresse

 

*

 

la suite noire
lettres blanches
dans un visage

une bouche
une nuit blanche
et des paroles véhémentes

demeurer coi dans l’insomnie
inquiet devant le corps nerveux

mots et mondes pressés

 

*

 

pour peu ou pour rien
pour être ou ne pas être
elle ne se laisserait pas
aller

corps blanc esprit noir
corps écorché pensées rétives
blanche éblouie en noir

les verbes ne viennent que la nuit

« partout c’est le cœur
son no trespassing »

 

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Morgan Le Thiec

« L’Héritier »

D’origine française, Morgan Le Thiec vit à Montréal depuis quelques années. Détentrice d’un doctorat en linguistique, elle travaille actuellement à l’Université de Montréal comme coordinatrice de projet dans le domaine du français pour immigrants adultes. Les Petites Filles dans leurs papiers de soie est son premier
livre, dans lequel elle s’attache particulièrement aux schémas relationnels étouffants et
au deuil de l’enfance.

 

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Mon père... mon père...
Barbara
Nantes

 

La première fois que j’ai aimé mon père, nous étions assis dans ce café de la rue Scribe. Il me donnait des conseils pour retenir dans mes bras une certaine Lucie. J’étais encore au lycée et nous ne nous étions pas vus depuis un long moment, deux ou trois ans peut-être. Il revenait du Brésil. Il revenait toujours de quelque part, très loin d’ici, très loin de Nantes où je grandissais. Les rares moments où l’on se retrouvait, on parlait en général de ses projets professionnels, toujours grandioses, et de ma scolarité. On n’arrivait pas à sortir de ce genre de conversation. Je ne sais pas pourquoi mais ce jour-là, dans ce café où je suis assis aujourd’hui, il m’a demandé si j’allais bien. Et ce jour-là, je ne sais pas pourquoi, je lui ai dit que j’étais très amoureux de cette fille, Lucie, et que je sentais au fond de moi qu’elle allait me quitter, qu’elle ne m’aimait pas. Mon père s’est mis à philosopher sur les femmes, sur la façon dont on pouvait les rendre heureuses. Je crois qu’il n’était pas tout à fait sérieux, qu’il plaisantait un peu, à demi-mot, car il n’a jamais vécu plus de six mois avec une femme et je crois qu’il n’a jamais réussi à rendre heureuse l’une d’entre elles. En prenant ce ton si pédagogue, il se moquait sans doute de lui-même.

La dernière fois que j’ai aimé mon père, c’était quelques jours avant sa mort, il y a huit ans. Je lui expliquais, assis près de son lit, dans sa chambre d’hôpital, que ma mère ne voulait pas lui rendre visite, sans doute parce qu’elle lui en voulait toujours pour leur séparation mais aussi, sans doute, pour des tas de choses qui me dépassaient. Il m’a dit alors qu’il avait quitté ma mère parce qu’elle l’étouffait avec « ses rêves étriqués de fille d’ouvrier ». Nous savions tous les deux qu’il allait mourir bientôt et nous savions tous les deux que les sourires ne pouvaient plus cacher grand-chose. Je lui ai répondu que ce n’était pas vrai, ma mère n’avait jamais eu aucun rêve, mis à part celui de vivre avec lui pour la vie. Mon père m’a regardé. Il souffrait énormément mais il a souri encore une fois puis il m’a dit que j’avais raison que c’était ce pour la vie qui lui avait fait peur justement. Toute la vie.

Ce matin, j’ai décidé de revenir dans ce café après l’appel de Nathalie qui m’annonçait que l’enfant était né et qu’il se portait bien. Sur le répondeur, elle disait que je pouvais la rappeler et que si je le souhaitais, malgré tout ce qui s’était passé entre nous, je pouvais lui rendre visite à Montpellier. On pouvait essayer à nouveau. Juste avant de raccrocher, elle a dit qu’il s’appelait Emmanuel. Toutes ses phrases étaient dans le désordre. C’est toujours comme ça avec les répondeurs. Ils mettent toujours les mots et les phrases dans le désordre.

Je ne veux pas savoir ce que cela représente pour une femme d’accoucher dans une nuit sans homme et de décrocher quand même le téléphone au petit matin pour parler à un répondeur. Pour dire des choses simples, aller à l’essentiel, ne pas accuser. Je ne veux pas savoir ce que cela représente pour une femme d’accoucher seule dans un hôpital. Je ne veux rien savoir sur cette violence ordinaire, ce ravage sans victime, sans bourreau, sans procès possible.

Il pleut sur la rue Scribe, sur le théâtre, à deux pas. Il pleut sur Nantes. Une pluie d’été pleine de chagrin. Je suis un assassin aux petits pieds, assis dans un café. Depuis quelques heures, j’ai un fils qui s’appelle Emmanuel.

J’ai un nœud dans le ventre qui ne veut pas me dire ce qu’il a à me dire, comme un enfant roulé en boule au fond de mes intestins. L’enfant du café de la rue Scribe, il y a vingt ans. L’enfant qui rêvait du Brésil et d’ailleurs en attendant des lettres qui ne venaient pas. L’enfant qui voulait garder Lucie pour la vie. « Il pleut sur Nantes », chantait Barbara. C’est vrai...

Ce matin, je donnerais beaucoup pour aimer encore une fois mon père.


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Véronique Cyr et Catherine Harton

« Cardioversion »

Véronique Cyr est née à
Montréal en 1978. Elle a fait paraître deux livres de poèmes aux éditions Poètes de brousse, ainsi que quelques textes en revue, notamment
dans Exit et Moebius.
Depuis 2006, elle travaille en francisation auprès des immigrants. Elle fera paraître un troisième recueil de poésie en 2010.

Catherine Harton est née à
Montréal en 1983. Elle a fait paraître Petite fille brochée au ciel aux éditions Poètes de brousse. Un nouveau recueil paraîtra en 2010.

 

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I

Inversion cardiaque
insérer une ligne de choc
silence de couperet perdure le paysage
deux êtres cambrés phagocytent
la délinquance l’anarchie des battements
lentement la pertinence des traits
je suis terriblement ta fille
dans le lien rompu entre
les premiers entractes du deuil
criblés de parades de faussaires

 

II

Je m’entiche des envolées qui ferment le ciel
autour ça palpite d’un corps à blanc
enclave amorce noire le ventricule
du haut envoie des signaux
à la droite des corbeaux
février naissant est une saloperie
le même discours lâche de vertige
et l’origine pour appauvrir

 

III

La vie bercée avec toutes les liqueurs
eau douce eau forte cognacs de guerre
les tempêtes n’ont plus l’importance des étoiles
du sang à l’éteignoir faire monter
sur la toile la nécessité des autres
il faut soumettre le corps enguirlandé
riposte de nos sarcophages mentaux
les animaux accentuent les détours hystériques
moi c’est le mot chasse que j’écosse
comme autant de têtes

 

IV

Toi lisant moi soufflant
le complet soleil humide
quatorze fermoirs à houspiller
l’origami d’une chair
toi aimant le bleu
penché vers le métal
je sais me composer pupitre
avec les denrées les rigoles
à retardement l’histoire
à deux têtes
rire entre lenteur et beauté
en séquences inaudibles
les patients se confectionnent
des corolles des graffitis
de magnificence

 

V

Personne ne meurt à la tourbière
tu aurais aimé sauver l’homme
parler en givre et bâtiment de paix
je fais la lecture d’une araignée rare
jamais avaler des fleurs humides
n’irai pas jusque là plutôt couper
court la souffrance au large
l’internement des soleils manqués
explique-moi comment devenir
algues plâtres nénuphars
leurs poids térébrants
pour rivaliser l’horreur

 

VI

Je découpe des floraisons posthumes
tricher tendresse un peu d’extinction
pendant la mer finalité des herbes
emmêlement des nerfs
ça ne fait plus mal l’effeuillage
d’un temps un peu beaucoup
tu veux quoi de moi
j’intègre les zones électriques
de grandes pages saignées
pour atténuer les symptômes
du sommeil paradoxal
le pendule de ma joue a louvoyé
son eau les trappes du visage

 

VII

Ma main cherche le lien
entre les mailles dépressives du soleil
et le lien filial où le ciel peut naître
à toujours débuter lorsque tu t’éteins
dis-moi combien de légions
pour surplomber les fièvres

 

VIII

Installer glaces et fissures
dans la nuit du calque
l’hiver prépare ses cordes
se darde d’une pièce polygraphe
avant que j’aille dormir
un tableau une glace un long vers
une doublure pour insister sur le plomb
et l’alphabet mis à mort
qui fait le tour des quartiers en désordre
d’une bête roulée dans son propre sang
des fleurs que l’on pille à son corps

 

IX

Suite à l’indiscipline des serres
aux ruptures du soleil
à l’enjambement des musées miniatures
quelques centimètres d’outrage
les pièges manqués je ne sais plus
si je fouille la vie car la mort
est nickel aussi dans l’auscultation
maladive des trames
un nœud au fond de toi
pour la cardioversion
oreillettes ventricules embâcles
laïcité passage l’arthrose du regard
pour soustraire l’inhumain

 

X

Quand la ligne abandonne ses pics abrupts
quand tout est stable une aube délatrice
conserve mes fresques trie les roses épitaphes
me farde musée que les machines
semblent enfin prendre une pause respirer
j’exige à la loupe un chagrin ectopique
les vitrines sales du corps
lentement les jambes cèdent
le paysage change de version
une réplique cruelle
de dénivellements
de diminutifs
les mains au sol je fais
une prière à l’envers
j’attends que le sang
me monte à la tête
que mon amour
change de drame
cardiofinal
pour acquiescer malade
à ta récolte ses infirmités

 

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Jean-Anthelme Brillat-Savarin


Des Dindoniphiles

(Extrait de Physiologie du goût)

 

Jean-Anthelme Brillat-Savarin
(1755-1826) est un illustre gastronome français, qui fut, toute sa vie, un épicurien au sens proprement philosophique du terme. Sa publication la plus célèbre est la Physiologie du goût, éditée sans nom d’auteur,
en décembre 1825, deux mois avant sa mort. Le titre complet de son ouvrage est Physiologie du goût,
ou Méditations de gastronomie transcendante ; ouvrage théorique, historique et à l’ordre du jour, dédié aux gastronomes parisiens, par un professeur, membre de plusieurs sociétés littéraires et savantes.

 

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XXXV Du Coq-d’Inde

Le dindon est certainement un des plus beaux cadeaux que le nouveau monde ait faits à l’ancien.

Ceux qui veulent toujours en savoir plus que les autres ont dit que le dindon était connu aux Romains, qu’il en fut servi un aux noces de Charlemagne, et qu’ainsi c’est mal à propos qu’on attribue aux jésuites l’honneur de cette savoureuse importation.

À ces paradoxes on pourrait n’opposer que deux choses : le nom de l’oiseau, qui atteste son origine ; car autrefois l’Amérique était désignée sous le nom d’Indes occidentales ; la figure du coq-d’Inde, qui est évidemment tout étrangère. Un savant ne pourrait pas s’y tromper.

Mais, quoique déjà bien persuadé, j’ai fait à ce sujet des recherches assez étendues, dont je fait grâce au lecteur, et qui m’ont donné pour résultat :

1 Que le dindon a paru en Europe vers la fin du dix-septième siècle ;

2 Qu’il a été importé par les jésuites, qui en élevaient une grande quantité, spécialement dans une ferme qu’ils possédaient aux environs de Bourges ;

3 Que c’est de là qu’ils se sont répandus peu à peu sur la surface de la France : c’est ce qui fait qu’en beaucoup d’endroits, et dans le langage familier, on disait autrefois et on dit encore un jésuite, pour désigner un dindon ;

4 Que l’Amérique est le seul endroit où on a trouvé le dindon sauvage et dans l’état de nature (il n’en existe pas en Afrique) ;

5 Que dans les fermes de l’Amérique septentrionale où il est fort commun, il provient, soit des œufs qu’on a pris et fait couver, soit des jeunes dindonneaux qu’on a surpris dans les bois et apprivoisés : ce qui fait qu’ils sont plus près de l’état de nature, et conservent davantage leur plumage primitif.

Et vaincu par ces preuves, je conserve aux bons pères une double part de reconnaissance, car ils ont aussi importé le quinquina, qui se nommait en anglais Jesuit’s bark (écorce des jésuites).

Les mêmes recherches m’ont appris que l’espèce du coq-d’Inde s’acclimate insensiblement en France avec le temps. Des observateurs éclairés m’ont appris que vers le milieu du siècle précédent, sur vingt dindons éclos, dix à peine venaient à bien ; tandis que maintenant, toutes choses égales, sur vingt on en élève quinze. Les pluies d’orage leur sont surtout funestes. Les grosses gouttes de pluie, chassées par le vent, frappent sur leur tête tendre et mal abritée, elles font périr.


XXXVI Des Dindoniphiles

Le dindon est le plus gros, et sinon le plus fin, du moins le plus savoureux de nos oiseaux domestiques.

Il jouit encore de l’avantage unique de réunir autour de soi toutes les classes de la société.

Quand les vignerons et les cultivateurs de nos campagnes veulent se régaler dans les longues soirées d’hiver, que voit-on rôtir au feu brillant de la cuisine où la table est mise ? un dindon.

Quand le fabricant utile, quand l’artiste laborieux rassemble quelques amis pour jouir d’un relâche d’autant plus doux qu’il est plus rare, quelle est la pièce obligée du dîner qu’il leur offre ? un dindon farci de saucisses ou de marrons de Lyon.

Et dans nos cercles les plus éminemment gastronomiques, dans ces réunions choisies, où la politique est forcée de céder le pas aux dissertations sur le goût, qu’attend-on ? que désire-t-on ? que voit-on au second service ? une dinde truffée !... Et mes mémoires secrets contiennent la note que son suc restaurateur a plus d’une fois éclairci des faces éminemment diplomatiques.


XXXVII Influence financière du dindon

L’importation des dindons est devenue la cause d’une addition importante à la fortune publique, et donne lieu à un commerce assez considérable.

Au moyen de l’éducation des dindons, les fermiers acquittent plus facilement le prix de leurs baux ; les jeunes filles amassent souvent une dot suffisante, et les citadins qui veulent se régaler de cette chair étrangère sont obligés de céder leurs écus en compensation.

Dans cet article purement financier, les dindes truffées demandent une attention particulière.

J’ai quelque raison de croire que depuis le commencement de novembre jusqu’à la fin de février, il se consomme à Paris trois cents dindes truffées par jour : en tout trente-six mille dindes.

Le prix commun de chaque dinde, ainsi conditionnée, est au moins de 20 francs, en tout 720 000 francs ; ce qui fait un fort joli mouvement d’argent. À quoi il faut joindre une somme pareille pour les volailles, faisans, poulets et perdrix pareillement truffés, qu’on voit chaque jour étalés dans les magasins de comestibles, pour le supplice des contemplateurs qui se trouvent trop courts pour y atteindre.

 

XXXVIII Exploit du professeur

Pendant mon séjour à Hartfort, dans le Connecticut, j’ai eu le bonheur de tuer une dinde sauvage. Cet exploit mérite de passer à la postérité, et je le conterai avec d’autant plus de complaisance que c’est moi qui en suis le héros.

Un vénérable propriétaire américain (american farmer) m’avait invité à aller chasser chez lui ; il demeurait sur les derrières de l’état (back grounds), me promettait des perdrix, des écureuils gris, des dindes sauvages (wild cocks), et me donnait la faculté d’y mener avec moi un ami ou deux à mon choix.

En conséquence, un beau jour d’octobre 1794, nous nous acheminâmes, monsieur King et moi, montés sur deux chevaux de louage, avec l’espoir d’arriver vers le soir à la ferme de monsieur Bulow, située à cinq mortelles lieues de Hartfort, dans le Connecticut.

Monsieur King était un chasseur d’une espèce extraordinaire ; il aimait passionnément cet exercice ; mais quand il avait tué une pièce de gibier, il se regardait comme un meurtrier, et faisait sur le sort du défunt des réflexions morales et des élégies qui ne l’empêchaient pas de recommencer.
Quoique le chemin fût à peine tracé, nous arrivâmes sans accident, et nous fûmes reçus avec cette hospitalité cordiale et silencieuse qui s’exprime par des actes, c’est-à-dire qu’en peu d’instants tout fut examiné, caressé et hébergé, hommes, chevaux et chiens suivant les convenances respectives.

Deux heures environ furent employées à examiner la ferme et ses dépendances : je décrirais tout cela si je voulais, mais j’aime mieux montrer au lecteur quatre beaux brins de fille (buxum lasses) dont monsieur Bulow était père, et pour qui notre arrivée était un grand événement.

Leur âge était de seize à vingt ans ; elles étaient rayonnantes de fraîcheur et de santé, et il y avait dans toute leur personne tant de simplicité, de souplesse et d’abandon, que l’action la plus commune suffisait pour leur prêter mille charmes.

Peu après notre retour de la promenade, nous nous assîmes autour d’une table abondamment servie. Un superbe morceau de corn’d beef (bœuf à mi-sel), une oie daubée (stew’d), et une magnifique jambe de mouton (gigot), puis des racines de toute espèce (plenty), et aux deux bouts de la table deux énormes pots d’un cidre excellent dont je ne pouvais pas me rassasier.

Quand nous eûmes montré à notre hôte que nous étions de vrais chasseurs, du moins par l’appétit, il s’occupa du but de notre voyage : il nous indiqua de son mieux les endroits où nous trouverions du gibier, les points de reconnaissance qui nous guideraient au retour, et surtout les fermes où nous pourrions trouver de quoi nous rafraîchir.

Pendant cette conversation, les dames avaient préparé d’excellent thé, dont nous avalâmes plusieurs tasses ; après quoi on nous montra une chambre à deux lits, où l’exercice et la bonne chère nous procurèrent un sommeil délicieux.

Le lendemain, nous nous mîmes en chasse un peu tard ; et parvenus au bout des défrichements faits par les ordres de monsieur Bulow, je me trouvai, pour la première fois, dans une forêt vierge, et où la cognée ne s’était jamais fait entendre.

Je m’y promenais avec délices, observant les bienfaits et les ravages du temps qui crée et détruit, et je m’amusais à suivre toutes les périodes de la vie d’un chêne, depuis le moment où il sort de la terre avec deux feuilles, jusqu’à celui où il ne reste plus de lui qu’une longue trace noire, qui est la poussière de son cœur.

Monsieur King me reprocha mes distractions, et nous nous mîmes à chasser. Nous tuâmes d’abord quelques-unes de ces jolies petites perdrix grises qui sont si rondes et si tendres. Nous abattîmes ensuite six ou sept écureuils gris, dont on fait grand cas dans ce pays ; enfin notre heureuse étoile nous amena au milieu d’une compagnie de coqs-d’Inde.

Ils partirent à peu d’intervalle les uns des autres, d’un vol bruyant, rapide, et en faisant de grands cris. Monsieur Kang tira sur le premier, et courut après : les autres étaient hors de portée ; enfin, le plus paresseux s’éleva à dix pas de moi ; je le tirai dans une clairière, et il tomba raide mort.

Il faut être chasseur pour concevoir l’extrême joie que me causa un si beau coup de fusil. J’empoignai la superbe volatile, et je la retournais en tout sens depuis un quart d’heure, quand j’entendis monsieur King qui criait à l’aide ; j’y courus, et je trouvai qu’il ne m’appelait que pour l’aider dans la recherche d’un dindon qu’il prétendait avoir tué, et qui n’en avait pas moins disparu.

Je mis mon chien sur la trace ; mais il nous conduisit dans des halliers si épais et si épineux qu’un serpent n’y aurait pas pénétré ; il fallut donc y renoncer ; ce qui mit mon camarade dans un accès d’humeur qui dura jusqu’au retour.

Le surplus de notre chasse ne mérite pas les honneurs de l’impression. Au retour, nous nous égarâmes dans ces bois indéfinis, et nous courions grand risque d’y passer la nuit, sans les voix argentines des demoiselles Bulow et la pédale de leur papa, qui avait eu la bonté de venir au-devant de nous, et qui nous aidèrent à nous en tirer.

Les quatre sœurs s’étaient mises sous les armes : des robes très fraîches, des ceintures neuves, de jolis chapeaux et une chaussure soignée annoncèrent qu’on avait fait quelques frais pour nous ; et j’eus, de mon côté, l’intention d’être aimable pour celle de ces demoiselles qui vint prendre mon bras, tout aussi propriétairement que si elle eût été ma femme.

En arrivant à la ferme, nous trouvâmes le souper servi ; mais, avant que d’en profiter, nous nous assîmes un instant auprès d’un feu vif et brillant qu’on avait allumé pour nous, quoique le temps n’eût pas indiqué cette précaution. Nous nous en trouvâmes très bien, et fûmes délassés comme par enchantement.

Cette pratique venait sans doute des Indiens, qui ont toujours du feu dans leur case. Peut-être aussi est-ce une tradition de saint François-de-Sales, qui disait que le feu était bon douze mois de l’année. (Non liquet.)

Nous mangeâmes comme des affamés ; un ample bowl de punch vint nous aider à finir la soirée, et une conversation où notre hôte mit bien plus d’abandon que la veille nous conduisit assez avant dans la nuit.

Nous parlâmes de la guerre de l’indépendance, où monsieur Bulow avait servi comme officier supérieur ; de monsieur de La Fayette, qui grandit sans cesse dans le souvenir des Américains, qui ne le désignent que par sa qualité (the marquis) ; de l’agriculture, qui, en ce temps, enrichissait les États-Unis, et enfin de cette chère France, que j’aimais bien plus depuis que j’avais été forcé de la quitter.

Pour reposer la conversation, monsieur Bulow disait de temps à autre à sa fille aînée : « Mariah ! give us a song. » Et elle nous chanta sans se faire prier, et avec un embarras charmant, la chanson nationale Yankee dudde, la complainte de la reine Marie et celle du major André, qui sont tout-à-fait populaires en ce pays. Maria avait pris quelques leçons, et, dans ces lieux élevés, passait pour une virtuose ; mais son chant tirait surtout son mérite de la qualité de sa voix, qui était à la fois douce, fraîche et accentuée.

Le lendemain nous partîmes malgré les instances les plus amicales : car là aussi j’avais des devoirs à remplir. Pendant qu’on préparait les chevaux, monsieur Bulow, m’ayant pris à part, me dit ces paroles remarquables :

« Vous voyez en moi, mon cher monsieur, un homme heureux, s’il y en a un sous le ciel : tout ce qui vous entoure et ce que vous avez vu chez moi sort de mes propriétés. Ces bas, mes filles les ont tricotés ; mes souliers et mes habits proviennent de mes troupeaux ; ils contribuent aussi, avec mon jardin et ma basse-cour, à me fournir une nourriture simple et substantielle ; et ce qui fait l’éloge de notre gouvernement, c’est qu’on compte dans le Connecticut des milliers de fermiers tout aussi contents que moi, et dont les portes, de même que les miennes, n’ont pas de serrures.

« Les impôts ici ne sont presque rien ; et tant qu’ils sont payés nous pouvons dormir sur les deux oreilles. Le congrès favorise de tout son pouvoir notre industrie naissante ; des facteurs se croisent en tout sens pour nous débarrasser de ce que nous avons à vendre ; et j’ai de l’argent comptant pour longtemps, car je viens de vendre, au prix de vingt-quatre dollars le tonneau, la farine que je donne ordinairement pour huit.

« Tout nous vient de la liberté que nous avons conquise et fondée sur de bonnes lois. Je suis maître chez moi, et vous ne vous en étonnerez pas quand vous saurez qu’on n’y entend jamais le bruit du tambour, et que, hors le 4 juillet, anniversaire glorieux de notre indépendance, on n’y voit ni soldats, ni uniformes, ni baïonnettes. »

Pendant tout le temps que dura notre retour, j’eus l’air absorbé dans de profondes réflexions : on croira peut-être que je m’occupais de la dernière allocution de monsieur Bulow ; mais j’avais bien d’autres sujets de méditation : je pensais à la manière dont je ferais cuire mon coq-d’Inde, et je n’étais pas sans embarras, parce que je craignais de ne pas trouver à Hartford tout ce que j’aurais désiré ; car je voulais m’élever un trophée en étalant avec avantage mes dépouilles opimes.

Je fais un douloureux sacrifice en supprimant les détails du travail profond dont le but était de traiter d’une manière distinguée les convives américains que j’avais engagés. Il suffira de dire que les ailes de perdrix furent servies en papillote, et les écureuils gris courbouillonnés au vin de Madère.

Quant au dindon, qui faisait notre unique plat de rôti, il fut charmant à la vue, flatteur à l’odorat et délicieux au goût. Aussi, jusqu’à la consommation de la dernière de ses particules, on entendait tout autour de la table : « Very good ! exceedingly good ! oh ! dear sir, what a glorious bit ! » Très bon, extrêmement bon ! ô mon cher monsieur, quel glorieux morceau !


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