Jean-Anthelme Brillat-Savarin
(1755-1826) est un illustre gastronome français, qui fut, toute sa vie, un épicurien au sens proprement philosophique du terme. Sa publication la plus célèbre est la Physiologie du goût, éditée sans nom d’auteur,
en décembre 1825, deux mois avant sa mort. Le titre complet de son ouvrage est Physiologie du goût,
ou Méditations de gastronomie transcendante ; ouvrage théorique, historique et à l’ordre du jour, dédié aux gastronomes parisiens, par un professeur, membre de plusieurs sociétés littéraires et savantes.
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XXXV Du Coq-d’Inde
Le dindon est certainement un des plus beaux cadeaux que le nouveau monde ait faits à l’ancien.
Ceux qui veulent toujours en savoir plus que les autres ont dit que le dindon était connu aux Romains, qu’il en fut servi un aux noces de Charlemagne, et qu’ainsi c’est mal à propos qu’on attribue aux jésuites l’honneur de cette savoureuse importation.
À ces paradoxes on pourrait n’opposer que deux choses : le nom de l’oiseau, qui atteste son origine ; car autrefois l’Amérique était désignée sous le nom d’Indes occidentales ; la figure du coq-d’Inde, qui est évidemment tout étrangère. Un savant ne pourrait pas s’y tromper.
Mais, quoique déjà bien persuadé, j’ai fait à ce sujet des recherches assez étendues, dont je fait grâce au lecteur, et qui m’ont donné pour résultat :
1 Que le dindon a paru en Europe vers la fin du dix-septième siècle ;
2 Qu’il a été importé par les jésuites, qui en élevaient une grande quantité, spécialement dans une ferme qu’ils possédaient aux environs de Bourges ;
3 Que c’est de là qu’ils se sont répandus peu à peu sur la surface de la France : c’est ce qui fait qu’en beaucoup d’endroits, et dans le langage familier, on disait autrefois et on dit encore un jésuite, pour désigner un dindon ;
4 Que l’Amérique est le seul endroit où on a trouvé le dindon sauvage et dans l’état de nature (il n’en existe pas en Afrique) ;
5 Que dans les fermes de l’Amérique septentrionale où il est fort commun, il provient, soit des œufs qu’on a pris et fait couver, soit des jeunes dindonneaux qu’on a surpris dans les bois et apprivoisés : ce qui fait qu’ils sont plus près de l’état de nature, et conservent davantage leur plumage primitif.
Et vaincu par ces preuves, je conserve aux bons pères une double part de reconnaissance, car ils ont aussi importé le quinquina, qui se nommait en anglais Jesuit’s bark (écorce des jésuites).
Les mêmes recherches m’ont appris que l’espèce du coq-d’Inde s’acclimate insensiblement en France avec le temps. Des observateurs éclairés m’ont appris que vers le milieu du siècle précédent, sur vingt dindons éclos, dix à peine venaient à bien ; tandis que maintenant, toutes choses égales, sur vingt on en élève quinze. Les pluies d’orage leur sont surtout funestes. Les grosses gouttes de pluie, chassées par le vent, frappent sur leur tête tendre et mal abritée, elles font périr.
XXXVI Des Dindoniphiles
Le dindon est le plus gros, et sinon le plus fin, du moins le plus savoureux de nos oiseaux domestiques.
Il jouit encore de l’avantage unique de réunir autour de soi toutes les classes de la société.
Quand les vignerons et les cultivateurs de nos campagnes veulent se régaler dans les longues soirées d’hiver, que voit-on rôtir au feu brillant de la cuisine où la table est mise ? un dindon.
Quand le fabricant utile, quand l’artiste laborieux rassemble quelques amis pour jouir d’un relâche d’autant plus doux qu’il est plus rare, quelle est la pièce obligée du dîner qu’il leur offre ? un dindon farci de saucisses ou de marrons de Lyon.
Et dans nos cercles les plus éminemment gastronomiques, dans ces réunions choisies, où la politique est forcée de céder le pas aux dissertations sur le goût, qu’attend-on ? que désire-t-on ? que voit-on au second service ? une dinde truffée !... Et mes mémoires secrets contiennent la note que son suc restaurateur a plus d’une fois éclairci des faces éminemment diplomatiques.
XXXVII Influence financière du dindon
L’importation des dindons est devenue la cause d’une addition importante à la fortune publique, et donne lieu à un commerce assez considérable.
Au moyen de l’éducation des dindons, les fermiers acquittent plus facilement le prix de leurs baux ; les jeunes filles amassent souvent une dot suffisante, et les citadins qui veulent se régaler de cette chair étrangère sont obligés de céder leurs écus en compensation.
Dans cet article purement financier, les dindes truffées demandent une attention particulière.
J’ai quelque raison de croire que depuis le commencement de novembre jusqu’à la fin de février, il se consomme à Paris trois cents dindes truffées par jour : en tout trente-six mille dindes.
Le prix commun de chaque dinde, ainsi conditionnée, est au moins de 20 francs, en tout 720 000 francs ; ce qui fait un fort joli mouvement d’argent. À quoi il faut joindre une somme pareille pour les volailles, faisans, poulets et perdrix pareillement truffés, qu’on voit chaque jour étalés dans les magasins de comestibles, pour le supplice des contemplateurs qui se trouvent trop courts pour y atteindre.
XXXVIII Exploit du professeur
Pendant mon séjour à Hartfort, dans le Connecticut, j’ai eu le bonheur de tuer une dinde sauvage. Cet exploit mérite de passer à la postérité, et je le conterai avec d’autant plus de complaisance que c’est moi qui en suis le héros.
Un vénérable propriétaire américain (american farmer) m’avait invité à aller chasser chez lui ; il demeurait sur les derrières de l’état (back grounds), me promettait des perdrix, des écureuils gris, des dindes sauvages (wild cocks), et me donnait la faculté d’y mener avec moi un ami ou deux à mon choix.
En conséquence, un beau jour d’octobre 1794, nous nous acheminâmes, monsieur King et moi, montés sur deux chevaux de louage, avec l’espoir d’arriver vers le soir à la ferme de monsieur Bulow, située à cinq mortelles lieues de Hartfort, dans le Connecticut.
Monsieur King était un chasseur d’une espèce extraordinaire ; il aimait passionnément cet exercice ; mais quand il avait tué une pièce de gibier, il se regardait comme un meurtrier, et faisait sur le sort du défunt des réflexions morales et des élégies qui ne l’empêchaient pas de recommencer.
Quoique le chemin fût à peine tracé, nous arrivâmes sans accident, et nous fûmes reçus avec cette hospitalité cordiale et silencieuse qui s’exprime par des actes, c’est-à-dire qu’en peu d’instants tout fut examiné, caressé et hébergé, hommes, chevaux et chiens suivant les convenances respectives.
Deux heures environ furent employées à examiner la ferme et ses dépendances : je décrirais tout cela si je voulais, mais j’aime mieux montrer au lecteur quatre beaux brins de fille (buxum lasses) dont monsieur Bulow était père, et pour qui notre arrivée était un grand événement.
Leur âge était de seize à vingt ans ; elles étaient rayonnantes de fraîcheur et de santé, et il y avait dans toute leur personne tant de simplicité, de souplesse et d’abandon, que l’action la plus commune suffisait pour leur prêter mille charmes.
Peu après notre retour de la promenade, nous nous assîmes autour d’une table abondamment servie. Un superbe morceau de corn’d beef (bœuf à mi-sel), une oie daubée (stew’d), et une magnifique jambe de mouton (gigot), puis des racines de toute espèce (plenty), et aux deux bouts de la table deux énormes pots d’un cidre excellent dont je ne pouvais pas me rassasier.
Quand nous eûmes montré à notre hôte que nous étions de vrais chasseurs, du moins par l’appétit, il s’occupa du but de notre voyage : il nous indiqua de son mieux les endroits où nous trouverions du gibier, les points de reconnaissance qui nous guideraient au retour, et surtout les fermes où nous pourrions trouver de quoi nous rafraîchir.
Pendant cette conversation, les dames avaient préparé d’excellent thé, dont nous avalâmes plusieurs tasses ; après quoi on nous montra une chambre à deux lits, où l’exercice et la bonne chère nous procurèrent un sommeil délicieux.
Le lendemain, nous nous mîmes en chasse un peu tard ; et parvenus au bout des défrichements faits par les ordres de monsieur Bulow, je me trouvai, pour la première fois, dans une forêt vierge, et où la cognée ne s’était jamais fait entendre.
Je m’y promenais avec délices, observant les bienfaits et les ravages du temps qui crée et détruit, et je m’amusais à suivre toutes les périodes de la vie d’un chêne, depuis le moment où il sort de la terre avec deux feuilles, jusqu’à celui où il ne reste plus de lui qu’une longue trace noire, qui est la poussière de son cœur.
Monsieur King me reprocha mes distractions, et nous nous mîmes à chasser. Nous tuâmes d’abord quelques-unes de ces jolies petites perdrix grises qui sont si rondes et si tendres. Nous abattîmes ensuite six ou sept écureuils gris, dont on fait grand cas dans ce pays ; enfin notre heureuse étoile nous amena au milieu d’une compagnie de coqs-d’Inde.
Ils partirent à peu d’intervalle les uns des autres, d’un vol bruyant, rapide, et en faisant de grands cris. Monsieur Kang tira sur le premier, et courut après : les autres étaient hors de portée ; enfin, le plus paresseux s’éleva à dix pas de moi ; je le tirai dans une clairière, et il tomba raide mort.
Il faut être chasseur pour concevoir l’extrême joie que me causa un si beau coup de fusil. J’empoignai la superbe volatile, et je la retournais en tout sens depuis un quart d’heure, quand j’entendis monsieur King qui criait à l’aide ; j’y courus, et je trouvai qu’il ne m’appelait que pour l’aider dans la recherche d’un dindon qu’il prétendait avoir tué, et qui n’en avait pas moins disparu.
Je mis mon chien sur la trace ; mais il nous conduisit dans des halliers si épais et si épineux qu’un serpent n’y aurait pas pénétré ; il fallut donc y renoncer ; ce qui mit mon camarade dans un accès d’humeur qui dura jusqu’au retour.
Le surplus de notre chasse ne mérite pas les honneurs de l’impression. Au retour, nous nous égarâmes dans ces bois indéfinis, et nous courions grand risque d’y passer la nuit, sans les voix argentines des demoiselles Bulow et la pédale de leur papa, qui avait eu la bonté de venir au-devant de nous, et qui nous aidèrent à nous en tirer.
Les quatre sœurs s’étaient mises sous les armes : des robes très fraîches, des ceintures neuves, de jolis chapeaux et une chaussure soignée annoncèrent qu’on avait fait quelques frais pour nous ; et j’eus, de mon côté, l’intention d’être aimable pour celle de ces demoiselles qui vint prendre mon bras, tout aussi propriétairement que si elle eût été ma femme.
En arrivant à la ferme, nous trouvâmes le souper servi ; mais, avant que d’en profiter, nous nous assîmes un instant auprès d’un feu vif et brillant qu’on avait allumé pour nous, quoique le temps n’eût pas indiqué cette précaution. Nous nous en trouvâmes très bien, et fûmes délassés comme par enchantement.
Cette pratique venait sans doute des Indiens, qui ont toujours du feu dans leur case. Peut-être aussi est-ce une tradition de saint François-de-Sales, qui disait que le feu était bon douze mois de l’année. (Non liquet.)
Nous mangeâmes comme des affamés ; un ample bowl de punch vint nous aider à finir la soirée, et une conversation où notre hôte mit bien plus d’abandon que la veille nous conduisit assez avant dans la nuit.
Nous parlâmes de la guerre de l’indépendance, où monsieur Bulow avait servi comme officier supérieur ; de monsieur de La Fayette, qui grandit sans cesse dans le souvenir des Américains, qui ne le désignent que par sa qualité (the marquis) ; de l’agriculture, qui, en ce temps, enrichissait les États-Unis, et enfin de cette chère France, que j’aimais bien plus depuis que j’avais été forcé de la quitter.
Pour reposer la conversation, monsieur Bulow disait de temps à autre à sa fille aînée : « Mariah ! give us a song. » Et elle nous chanta sans se faire prier, et avec un embarras charmant, la chanson nationale Yankee dudde, la complainte de la reine Marie et celle du major André, qui sont tout-à-fait populaires en ce pays. Maria avait pris quelques leçons, et, dans ces lieux élevés, passait pour une virtuose ; mais son chant tirait surtout son mérite de la qualité de sa voix, qui était à la fois douce, fraîche et accentuée.
Le lendemain nous partîmes malgré les instances les plus amicales : car là aussi j’avais des devoirs à remplir. Pendant qu’on préparait les chevaux, monsieur Bulow, m’ayant pris à part, me dit ces paroles remarquables :
« Vous voyez en moi, mon cher monsieur, un homme heureux, s’il y en a un sous le ciel : tout ce qui vous entoure et ce que vous avez vu chez moi sort de mes propriétés. Ces bas, mes filles les ont tricotés ; mes souliers et mes habits proviennent de mes troupeaux ; ils contribuent aussi, avec mon jardin et ma basse-cour, à me fournir une nourriture simple et substantielle ; et ce qui fait l’éloge de notre gouvernement, c’est qu’on compte dans le Connecticut des milliers de fermiers tout aussi contents que moi, et dont les portes, de même que les miennes, n’ont pas de serrures.
« Les impôts ici ne sont presque rien ; et tant qu’ils sont payés nous pouvons dormir sur les deux oreilles. Le congrès favorise de tout son pouvoir notre industrie naissante ; des facteurs se croisent en tout sens pour nous débarrasser de ce que nous avons à vendre ; et j’ai de l’argent comptant pour longtemps, car je viens de vendre, au prix de vingt-quatre dollars le tonneau, la farine que je donne ordinairement pour huit.
« Tout nous vient de la liberté que nous avons conquise et fondée sur de bonnes lois. Je suis maître chez moi, et vous ne vous en étonnerez pas quand vous saurez qu’on n’y entend jamais le bruit du tambour, et que, hors le 4 juillet, anniversaire glorieux de notre indépendance, on n’y voit ni soldats, ni uniformes, ni baïonnettes. »
Pendant tout le temps que dura notre retour, j’eus l’air absorbé dans de profondes réflexions : on croira peut-être que je m’occupais de la dernière allocution de monsieur Bulow ; mais j’avais bien d’autres sujets de méditation : je pensais à la manière dont je ferais cuire mon coq-d’Inde, et je n’étais pas sans embarras, parce que je craignais de ne pas trouver à Hartford tout ce que j’aurais désiré ; car je voulais m’élever un trophée en étalant avec avantage mes dépouilles opimes.
Je fais un douloureux sacrifice en supprimant les détails du travail profond dont le but était de traiter d’une manière distinguée les convives américains que j’avais engagés. Il suffira de dire que les ailes de perdrix furent servies en papillote, et les écureuils gris courbouillonnés au vin de Madère.
Quant au dindon, qui faisait notre unique plat de rôti, il fut charmant à la vue, flatteur à l’odorat et délicieux au goût. Aussi, jusqu’à la consommation de la dernière de ses particules, on entendait tout autour de la table : « Very good ! exceedingly good ! oh ! dear sir, what a glorious bit ! » Très bon, extrêmement bon ! ô mon cher monsieur, quel glorieux morceau !

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