Passe d'armes, vol 1, no 1

 


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Sommaire

                

Émeline Pierre « Rencontre fortuite »
Bill Gaston Sointula
Salah Benlabed « Le Malentendu »
Mylène Durand Pura vida
Jean Yves Collette Extrait de D
Françoise Ascal « L’Arpentée »
Christian Lemieux-Fournier « Comment Maître Graupen rencontre enfin un sage digne de ce nom »
Alain Poissant Heureux qui comme Ulysse
Claude Beausoleil Tu dis
Michaël Delatte Illustrations

 

 

 

Émeline Pierre

«Rencontre fortuite»
(Extrait de Bleu d’orage)

 

De père haïtien et
de mère dominiquaise,
Émeline Pierre est née en Guadeloupe. Elle est doctorante en littératures de langue française
à l’Université de Montréal. Elle a publié, en 2008, un essai intitulé
Le Caractère subversif de la femme antillaise dans un contexte
(post)colonial.
Émeline Pierre
vit et enseigne à Montréal.

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Ce n’est plus Le Cahier du retour au pays natal qu’il faudrait lire, mais celui de la fuite hors du pays natal.
                          Joël des Rosiers
                          Théories caraïbes :                           poétique du déracinement

 

 

Je n’arrive pas à le croire ! Ce n’est pas elle ? Dites-moi que ce n’est pas elle ! La cliente qui a pris place à l’arrière de mon taxi ! J’ai un peu de mal à cacher mon trouble et le choc que je ressens. Heureusement qu’elle a embarqué à un feu rouge, ce qui me permet de me remettre de ma commotion. Si j’étais cardiaque, je crois bien que je serais mort à l’instant même ! Comme elle a changé ! C’est maintenant une belle jeune femme.

Elle est montée à bord de mon véhicule sur le boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Elle se rend à un Cora sur le Plateau Mont-Royal. Je n’arrête pas de la regarder dans mon rétroviseur, du coin de l’œil. Je suis bouleversé de la voir. Non ! Ce n’est pas possible ! Comme le monde est petit ! Est-ce vraiment elle ? Ce n’est pas croyable ! Au fond de moi, je sais pourtant qu’il s’agit bien d’elle : Marie-Mirline Dorius. Elle habitait Cité Soleil, à Port-au-Prince, comme moi. On ne se fréquentait pas, probablement parce qu’elle était un peu plus jeune que moi. C’est peut-être pour cela qu’elle ne se souvient pas de moi, et c’est préférable. En revanche, moi, je me souviens...

* * *

« Pitié, pitié, je n’ai rien fait ! Jean-René, s’il te plaît, je t’ai vu grandir. Tu ne vas pas les laisser me tuer ?
— Ne t’adresse pas à moi, effronté ! Comment ça, tu n’as rien fait ? Tu mets le régime en danger, et tu n’as rien fait ? Tu sais ce que des gens comme toi méritent ?
— La mort ! répondirent en chœur les trois tontons macoutes. »

Kesnel Dorius était le directeur de l’école primaire que j’ai fréquenté enfant. Il a été puni pour sa trahison. Sa sentence ? Il a été fusillé sous mes yeux par un de mes hommes, dans la cour de la prison centrale de Port-au-Prince. Le soir de sa mort, son corps a été jeté à la mer, car il ne fallait pas laisser de trace. C’était comme cela que tous ceux qui s’opposaient au régime étaient traités.

Dix ans. Cela fait maintenant dix ans que cela s’est passé. Je venais d’être nommé chef de section à Cité Soleil.
Kesnel Dorius était un ennemi de Baby Doc. Tout le monde le savait. Je l’avais sommé de se taire, sinon, moi, je le ferais taire. Il a continué à organiser des réunions clandestines où il disait du mal de notre père Jean-Claude Duvalier. Il fallait que ce Judas paie ! Je n’ai fait qu’accomplir mon travail ! Je pensais qu’il y avait des choses qui ne pouvaient se régler que par la force. Je n’étais pas pour autant une mauvaise personne.

Je menais une vie tout à fait banale à Cité Soleil où je travaillais dans une usine de textiles. C’est lors de mes vingt-deux ans que je suis devenu, comme pratiquement tous mes amis de l’époque, un tonton macoute. C’était la belle époque ! Pour la première fois de ma vie, je ne manquais de rien. Le régime nous donnait de l’argent, mais pas suffisamment, alors il fallait que la population, qui avait peur de nous, pourvoie à nos besoins en nous fournissant terres, argent, nourriture et vêtements, sinon elle savait ce qu’elle encourait : la torture, voire la mort. En plus, on avait les femmes qu’on voulait, qu’elles soient mariées ou pas, jeunes ou moins jeunes. Elles ne pouvaient pas refuser de se donner à un macoute, surtout quand il était chef de quartier comme moi ! Au début, il y avait des femmes réticentes, cependant, avec les représailles qui s’abattaient sur leurs familles en cas de refus, elles ont vite compris qu’elles n’avaient pas le choix de nous résister.

Dix ans plus tard, je ne regrette pas la vie que j’ai menée en tant que macoute. J’ai lutté pour mon pays comme l’a fait Toussaint Louverture avant moi. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien à me reprocher. Je mène une vie rangée. Je travaille en tant que chauffeur de taxi. Je ne bois pas, je ne fume pas. J’assiste chaque dimanche à la messe. Je suis marié et père de trois enfants  : deux filles et un garçon. Cela fait neuf ans que je suis au Canada. En fait, c’est en raison de la chute du régime que j’ai dû fuir Haïti pour m’installer à Montréal, sinon le peuple m’aurait brûlé vif sur la place publique, comme l’ont été de nombreux miliciens. Je suis arrivé ici en tant que réfugié politique. Je me suis fait passer pour un adversaire de Duvalier. J’ai argué que j’étais menacé par des macoutes qui s’opposaient à l’exil du dictateur. J’ai été particulièrement convaincant puisque les agents de l’Immigration ont cru à mon histoire.

* * *

Dans mon rétroviseur, je n’arrête pas de regarder cette Marie-Mirline Dorius qui ne sait certainement pas que c’est moi qui ai donné l’ordre d’enlever son père, de le torturer et de l’exécuter. Il constituait une menace pour la sécurité publique avec ses discours anti-duvaliéristes. 
Je n’éprouve aucun remords. D’ailleurs, j’ai tué d’autres personnes. Jamais pour le plaisir, toujours pour le pays, toujours pour la patrie. Cela me fait tout drôle tout de même de revoir cette fille qui ne sait même pas qui je suis... Elle voit que je la regarde, mais elle détourne son regard, gênée probablement par mon insistance.

Nous arrivons à destination. « Ça vous fait cinq dollars et vingt-cinq, s’il vous plaît.
— Voilà. Gardez la monnaie, répond-elle en descendant du taxi.
— Merci, Mademoiselle. Au revoir, dis-je faiblement. »

Si elle savait qui je suis... Je la regarde s’éloigner. Elle me fascine d’autant plus qu’elle ressemble beaucoup à son père. J’aurais aimé, juste par curiosité, savoir ce qu’elle fait dans la vie et depuis quand elle est au Québec. Je me demande ce qu’il est advenu de sa mère, madame Dorius, une de mes enseignantes du primaire...

Soudain, je suis tiré de ma rêverie par ma radio : « 85-52, vous allez chercher un client au 3200 rue Saint-Denis. »

Non, je n’éprouve aucun remords. Ce ne sont que des souvenirs que j’avais enfouis dans ma mémoire et qui reviennent à la surface. Je n’ai fait que mon travail pour le bien-être du peuple ! J’ai peut-être échoué, parce que Baby Doc a été renversé, néanmoins, j’ai tout de même essayé de me battre pour mon pays.

« Confirmé », dis-je en me dirigeant vers l’adresse indiquée.

 

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Bill Gaston

Sointula


(Chapitre 2, traduit de l’anglais par Ivan Steenhout)

 

Bill Gaston vit à Victoria en
Colombie-Britannique. Lauréat
du Thimothy Findley Award
en 2003, il a été depuis finaliste au Giller Prize, au Prix du Gouverneur Général et au Ethel Wilson Fiction Prize. Ses romans Le Cameraman et La Danse de Çiva ainsi que son recueil de nouvelles Mont Désirs sont parus aux éditions de la Pleine Lune.
« Par son œuvre d’une qualité exceptionnelle, Bill Gaston s’est hissé au rang des meilleurs écrivains canadiens. Il mérite d’être considéré comme un des plus grands joyaux de notre littérature, au même titre que les Thimothy Findley, Margaret Atwood et Alice Munro », déclare Kenneth
J. Harvey, du Globe and Mail.

 

 

Salah Benlabed

«Le Malentendu»

Extrait de Quelques défauts qui font les humains

Architecte, lauréat d’un prix international, Salah Benlabed a enseigné l’architecture à l’Université d’Alger. Installé à Montréal depuis une quinzaine d’années, il est coauteur d’un recueil de poèmes intitulé Quand la terre tremble, édité par le Centre culturel algérien ; il a participé au Festival arabe de Montréal par des conférences et des lectures de ses poésies et, en 2004, a monté un spectacle autour d’Abû Nuwâs, poète de la transgression du Bagdad du huitième siècle. Depuis 2006, il a publié deux recueils de nouvelles et un roman aux éditions de la Pleine Lune.

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Un village est sujet à toutes sortes
de forces.
                Sebastiano Addamo  
                

 

Le 9 janvier 1986, j’avais vingt-huit ans et j’étais à Varsovie ; je préparais un doctorat en chimie et l’Université de Torun avait accepté de m’aider. Dans ma tête, j’avais tracé ma vie : j’inventerais un produit, mais pas nucléaire, non : près de là, Tchernobyl allait s’en charger quelques mois plus tard ! Les Polonais étaient très avancés dans ma spécialité, même si leurs chercheurs travaillaient dans les conditions du temps de Marie Curie. Et puis, il y avait Iéna, une jeune dame qui me tournait autour et dans la tête. Mais je résistais ; je me doutais de ce qu’elle recherchait : que je lui obtienne un poste chez moi pour qu’elle puisse traverser le rideau de fer avec son frère !

Ce jour-là, j’étais à l’hôtel, un grand édifice qui fait face à ce qu’ils appellent « le gâteau de Staline » parce qu’il a été construit par les Soviétiques d’alors. Iéna était venue m’y chercher pour me faire visiter, main dans la main comme des écoliers, ce bâtiment imposant, et nous y avions été rejoints par son frère. Ensuite, tous trois avions fait une longue marche dans le froid intense du vent qui venait de la toundra – mais elle tenait encore ma main – jusque dans le vieux quartier bourgeois, et je jure y avoir entendu Chopin jouer dans mon crâne ! Puis nous étions retournés à mon abri et le charme s’était brisé.

Je me souviens qu’ils m’avaient proposé un verre au bar de l’hôtel et que sur leurs conseils, j’y avais bu de la vodka ; je ne suis pas buveur mais cette fille superbe sentait si bon et j’espérais qu’un verre m’aiderait à battre ma timidité.

Après quoi nous étions montés dans ma chambre et tandis que nous parlions chimie, le frère s’était souvenu qu’il avait un important rendez-vous et qu’il devait s’absenter pour au moins une heure ; il reviendrait chercher sa sœur après cela ; peut-être qu’après cela nous pourrions aller ensemble au Crocodile, le restaurant à la mode en ces temps socialisants.

Sitôt le frère sorti, sa sœur s’était allongée sur le canapé et avait commencé à me regarder comme s’il me manquait quelque chose. Il me manquait, c’est vrai, un peu d’affection mais à laquelle s’opposaient mon trop-plein de conscience et la crainte de ne pas comprendre leurs signes. Je suis donc resté sagement assis sur le fauteuil, face à cette superbe créature, tentant de maintenir la conversation dans des limites professionnelles. J’étais peut-être amoureux mais il y avait ce doute : qui parlerait d’amour entre deux étrangers s’échangeant des services ?

Et je ressassais ce questionnement quand le téléphone avait sonné !

Dans ma culture, on croit beaucoup aux signes du destin : l’appel était de mon grand-père. Du haut de sa lointaine montagne, il me demandait de rentrer vite en m’assurant qu’il ne se passait rien de tragique ni de grave : il avait simplement besoin d’avoir avec moi une discussion importante.

Deux jours plus tard, j’étais chez nous, tout en haut, tout au fond de la précaire maison de mes ancêtres. Dans la pièce dénudée de mobilier où il m’attendait, il y avait ce parfum qui vaguait dans mon esprit ; il y avait encore le silence gênant de la chambre d’hôtel dans ma conscience, et beaucoup de regrets aussi à l’évocation d’un prénom de femme ! Je revivais le matin du jour de mon départ, quand la serveuse du restaurant de l’hôtel, comme chaque matin depuis mon arrivée, m’avait demandé : « Petit déjeuner continental, anglais ou polonais ? » et que j’avais répondu : « Une bouteille d’eau ! » J’avais eu besoin de soigner ma nausée. De vodka ou de parfum, je ne sais plus... Mais le vieux a parlé et tout cela s’est évaporé... !
Ici, il faut que je vous dise que mon grand-père était tout ce qu’il me restait de famille car mes parents sont morts sous les bombardements durant la guerre de décolonisation ! C’est donc le patriarche et sa seconde épouse qui m’ont élevé depuis l’âge de trois ans. Mon grand-père m’avait fait venir de Varsovie en raison de l’approche de sa mort et parce qu’il voulait me confier la tribu, son commandement et son avenir... Simplement ! À moi qui avais passé si peu de temps ici, ayant fait toutes mes études dans la Capitale d’abord, puis à l’étranger. « J’en ai parlé au président et il ne voit pas ce qui pourrait s’y opposer. Au contraire, il pense qu’un homme instruit apportera beaucoup à cette contrée préhistorique... » J’ignorais alors la puissance de ma tribu et j’étais stupéfait qu’un chef d’État puisse s’occuper de tels dossiers.

Avec mon grand-père, pour ce genre d’affaires, il n’y a pas de discussion. Pour lui, une décision prise par les plus sages de nos membres devait s’appliquer comme un diktat. Il n’y avait donc pas d’autre éventualité pour moi puisque la question avait été tranchée par leurs palabres. Je ne dis pas que je m’y suis opposé ni même que j’ai tenté d’en discuter, mais j’ai quand même suggéré quelques arguments en ma défaveur : mon incompétence dans ces vieilles choses, ma méconnaissance des traditions (« Elles sont en toi sans que tu ne le saches », avait-il rétorqué.) et, ce dernier : l’avantage que je pouvais représenter pour nos gens de par ma position de scientifique universel. Sans un geste, il avait tout balayé et le lendemain il avait cessé de parler : il est mort aux aurores.

Après sa disparition – peut-être avez-vous regardé ses obsèques à la télévision – je ne suis pas retourné à Varsovie ; je ne me suis même jamais éloigné plus de cinq jours de cette chambre ! Je n’y ai traité que de petits détails communs sauf, parfois, lorsqu’une autorité officielle venait s’enquérir de la position de notre tribu sur des dossiers plus généraux. Je réunissais alors les plus respectés pour débattre de la question  : des vieillards en gandouras usées, sans voix et souvent sans dents, mais aussi des plus jeunes, respectueux, qui ne font que hocher la tête après avoir tout juste suggéré quelque idée nouvelle. Car il n’y a ni votes ni élections officielles dans notre tradition (contrairement à la plaine où l’on se bat à coups de traîtrise), mais des choix qui s’imposent d’eux-mêmes ; sans opposition ! Je dirais que nous sommes un régime parlementaire car nous discutons longtemps, mais avec peu de mots : ici le regard exprime toujours ce que dicte la sagesse de la conscience. Nous sommes en quelque sorte les Indiens de l’Afrique et je comprends vos sourires. Mais c’est comme cela !

Mes connaissances en chimie m’ont peu servi ; toutefois, aujourd’hui, nos moulins fonctionnent à l’énergie éolienne (ce sont donc encore des moulins à vent), nous utilisons les vaccins les plus récents et nous avons ce pont métallique qui enjambe le ravin, et le bus aussi qui le traverse en ce moment. Mais le téléphone portable n’est pas aussi répandu que dans la plaine ! Notre tribu n’a pas accordé de soutien ni d’aide aux assassins, comme elle n’applaudit aucunement aux méfaits des tenants du pouvoir. Elle ne s’est pas mêlée de cette seconde guerre (les événements tragiques, comme écrit la presse) qui n’est pas arrivée par les airs, ni du ciel ni de la route : elle est souterraine, sous-entendue, sous contrôle, sous-mission à des forces lointaines, insoupçonnées de nos gens... Bien sûr, les premiers ont tenté de m’assassiner tandis que les autres, pour m’éloigner sans porter atteinte à l’honneur de la tribu, m’ont proposé un poste d’ambassadeur ; mais on ne peut représenter que sa tribu, n’est-ce pas ? Aujourd’hui nous sommes de nouveau isolés, autant qu’il y a cent ans !

Je ne peux pas vous le cacher : l’année où le mur a chuté, j’ai fait un saut à Varsovie  (Hôtel Forum, chambre 721) juste pour vérifier la justesse de mon choix. Rien n’y avait changé, sauf que le divan avait été remplacé par deux fauteuils et que j’ai dû payer ma chambre en dollars américains ! Ce n’était donc qu’un rêve, ou un cauchemar, je ne sais plus ! Frère et sœur avaient peut-être fui sans mon aide...

Après quoi, je suis revenu à ma fonction, mais pas moins angoissé : figure de proue, homme témoin et équilibriste de palabres, le chef de tribu avait fort à faire avec les retombées de la chute du mur. Car cette démolition nous a affectés, la tribu et moi-même, jusqu’aux hameaux les plus élevés  : on dit que nos montagnes vont se moderniser, s’enrichir... Peut-être des hôtels ? On dit aussi que par là, il y a, paraît-il, du minerai d’uranium qui a foutu une belle pagaille : les jeunes s’en vont, des étrangers surviennent et la tribu est atomisée ! Nul ne vient plus demander notre avis ; je n’y puis plus rien, mais je reste pour veiller sur la tombe de mon grand-père même si je n’ai plus aucune autre attache ici, ne m’étant pas marié pour pouvoir me consacrer exclusivement à ces gens...

Maintenant je dois arrêter là ce récit, car j’ai un avion à prendre demain depuis la Capitale : je vais passer quelques jours de vacances en Pologne. Oui ! Dix ans après que le mur se soit effondré, et avec lui la moitié de l’humanité, les archives des Services de sécurité de la Pologne communiste ont été ouvertes : dans le dossier qui la concernait, Iéna a retrouvé mon nom et mon adresse avec cette indication « à surveiller : possibilité d’espionnage scientifique ».

Ce mur qu’elle haïssait parce qu’il l’avait empêchée de me rejoindre, m’a-t-elle écrit, l’a convaincue, quand il est tombé, de rester là-bas pour en démolir les plus profondes fondations. Comme je ne peux pas dire des choses aussi radicales, je vais profiter de ce voyage pour aller en discuter avec elle à Varsovie...

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Mylène Durand

Pura vida

(Nouvelle)

Née en 1982, Mylène Durand
a grandi entre Joliette et Montréal.
Elle détient une maîtrise en création littéraire de l’Université de Montréal.
En 2009, elle a fait paraître
L’Immense Abandon des plages,
son premier roman.

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La playa.

Un nageur. Quelques surfeurs. Des touristes. La plage s’emplit toujours. En voilà dix, cent, mille : elle déborde de partout. Les gens se promènent, se prélassent ou nagent. Certains marchent lentement, leurs pieds foulant l’eau au passage. D’autres dorment encore un peu sur des chaises longues louées à l’heure, alignées le long de la plage. Oui, c’est plein, c’est retentissant : des cris, des rires, des éclaboussements. Cette musique, Andres l’adore et chaque matin il profite de la mer et la plage calmes, silencieuses, avant l’arrivée progressive des hommes et femmes le long de la côte, qui se suivent presque à la queue leu leu, à la manière d’une espèce de rituel païen. À mesure que le soleil avance dans le ciel, la masse d’hommes s’épaissit. Les vagues montent. L’écume se pose sur le sable. Andres respire profondément. Salue de la tête les gens qu’il croise. Un sourire tranquille sur les lèvres, que tous lui rendent.

Pura vida.

Il n’échangerait son pays, sa côte riche, pour rien au monde.

* * *

Andres pousse la porte de sa petite maison. Elle craque, comme toujours. Et il aime ça, les bruits du retour à la maison après le surf. Les pieds dans le sable qui crisse, le souffle encore un peu fou, les portes qui claquent. C’est cela rentrer chez lui, une ritournelle qui l’accompagne par-dessus le vrombissement des flots encore présent au creux de ses oreilles. Encore vibrant jusque dans ses mollets. Son corps entier, si vivant. Il hume l’air ambiant en fermant les yeux, se laisse enivrer par la moiteur et la nouvelle odeur dans la maison. Clarisse.

Il n’est plus seul désormais avec le pépiement des oiseaux.

Il ôte lentement sa combinaison qui lui colle au corps. Il laisse des gouttes d’eau salée partout. Du sable aussi, derrière lui, traces de son trajet. Il s’en fiche. Il porte avec lui un peu de sa terre. Il est fier d’être installé près de la l’océan Pacifique, et fier, par-dessus tout, de sa peau de costaricien, pleine de lumière, et résistante.

Un gros lézard sur le bord de la fenêtre fixe l’homme. Incroyablement immobile. Andres fait claquer sa langue ; le lézard tourne vivement sa tête vers lui. Ils s’observent un court moment, sans bouger. Comme si Andres communiquait avec le reptile. Comme s’il connaissait le langage des bêtes d’ici. Il tend la main, lentement, doucement vers le lézard vert. Maintient sa respiration. Alors qu’il va le toucher, le lézard s’enfuit, d’une rapidité époustouflante. Andres sourit.

Nu, il entrouvre le rideau de la chambre à coucher. Clarisse est couchée au milieu du lit. Roulée en boule, en train de s’éveiller. Il a besoin de vérifier qu’elle est toujours là. Qu’elle ne s’est pas évanouie, comme une chimère sur les eaux. Elle dort beaucoup. Il n’ose jamais la réveiller. Il a accueilli Clarisse tout naturellement. Il l’avait vue quelques fois, avant, dans un petit restaurant. Sa peau blanche qui pelait, brûlée par le soleil trop fort. Ses yeux rougis. Ils se sont beaucoup regardés, ont tenté de communiquer. Difficilement. Mais quelque chose se passait. Elle l’a suivi chez lui presque sans hésitation. Peut-être n’avait-elle pas d’endroit où aller. Depuis, ils s’étaient rapprochés. Elle est restée. Se détend, jour après jour. Lui aussi se sent plus léger. Il n’a aucune envie qu’elle parte. Il ne sait pas le lui dire. Il retarde le moment des questions.

Elle sera en retard au travail aujourd’hui. Elle a trouvé un emploi dans un petit hôtel sympathique près de la plage. Elle traîne dans le vieux lit, s’enroule dans la couverture usée, mince, comme dans une bonne vague chaude. Elle s’imprime dans ses affaires. Il constate que ça ne le dérange jamais.

L’heure avance. Il sait pourtant que son patron ne lui en voudra pas. Le seul horaire de monsieur Rojas, c’est le soleil. Et pour l’instant, celui-ci disparaît derrière d’épais nuages gris, emprisonnés par les sommets des montagnes, un peu plus loin. Ils approchent. Clarisse peut jouer un peu avec le temps. Ici, il est élastique.

Andres est un homme de peu de mots. Mais il sourit beaucoup. C’est ce qu’il fait lorsque Clarisse paraît, en sous-vêtements, dans la cuisine. Elle lui sourit à son tour, timidement. Ils ne se connaissent pas beaucoup, se comprennent à peine. Il parle espagnol, et elle, français. Mais il y arrivent. Leurs corps, eux, se sont compris tout de suite.

Elle passe sa main sur la combinaison que vient d’enlever Andres. Ça sent la mer. La terre aussi. Plus loin, sur une chaise, traîne son uniforme de travail. Celui avec lequel il se rend au Parque Nacional pour guider des touristes qui veulent voir des paresseux, des singes, des serpents. Il connaît tout ce monde grouillant de bêtes et d’insectes, de reptiles et d’oiseaux. Il demeurera dans les sentiers battus avec eux. Il emmène Clarisse au cœur d’une autre jungle. La vraie.

Il a tôt fait de se couvrir d’une serviette. Il est là, un ananas dans les mains, un sourire plaqué sur le visage. Il s’approche d’elle, laissant le fruit sur la table. Se colle à elle. Leurs corps sont chauds. Ils s’embrassent comme s’ils le faisaient depuis des lustres.

Es mi jungla, tente-t-elle. Tu es ma jungle. Ils rient. Son accent est terrible.

Clarisse sursaute, surprise de la facilité avec laquelle elle rit, ici, maintenant. Se sent coupable. Voudrait retourner à sa peine, sa douleur et sa fragilité. Elle n’a pas envie, pourtant, de se battre contre la force nouvelle qu’elle sent en elle près de la jungle, de la mer qui déferle, des animaux qui la frôlent tout naturellement et d’Andres qui lui donne de l’énergie. Ici, elle devient une battante.

Une pluie déchaînée s’abat soudainement sur les plages, faisant voler le sable, fuir les petits crabes dans leurs trous. Dans la maison, les deux corps, ne faisant qu’un, se laissent envelopper de cette bruine légère et ce vent tiède qui imposent un court moment d’éternité.
Ils oublient tout, un bref instant : Andres ferme les yeux pour ne pas voir son uniforme qu’il lui répugne d’enfiler. Il ferme les yeux sur la honte qu’il ressent à guider ces touristes qui ne comprennent pas la jungle costaricienne ; sur sa famille, si pauvre, qui habite des terres poussiéreuses loin de la mer ; ses frères lointains, dont il n’a plus de nouvelles, baignant dans des trafics louches. Il respire la peau de Clarisse, cela l’emplit, il n’a besoin de rien d’autre, lui semble-t-il. Il se berce avec le bruit des gouttes de pluie lourdes, drues, qui s’enfoncent dans le sol, pénètrent par les brèches la petite habitation. Il bouge légèrement, entraîne Clarisse dans une petite danse de la pluie.

* * *

Pura vida, pense-t-elle, comme ils disent dans ce pays. Chaque fois qu’elle se rapproche d’Andres, hume son odeur forte d’homme, de chaleur et d’océan, une odeur à la fois étrangère et familière, elle oublie. Sa fuite, son arrivée dans un pays inconnu où personne, ou presque, ne parle français. Elle se sent comme dans une immense bulle d’eau, à l’abri de tout ; elle voudrait désapprendre ce qu’elle a appris, ne plus se souvenir de ce qu’elle a connu. Elle ne peut fermer les yeux sans voir la maison blanche, parfaite, symétrique et étanche. Tellement que rien n’en sortait. Que personne ne voyait, n’entendait. Cette maison refermée sur elle-même, comme une petite prison dorée, elle la revoit à chaque fois. La demeure de son enfance. La maison d’Andres, au contraire, est ouverte. De grandes fenêtres, des ouertures entre les planches, un puits de lumière. Elle réalise qu’elle est si loin. Que les habitations d’ici, chancelantes, un peu croches, lui font du bien. Cela lui convient, ces irrégularités, ces imperfections. Tout est à l’état brut. Tout est vrai.

La pluie recouvre tout autour. Un rideau, un mur temporaire enveloppe Andres et Clarisse. Ils se cramponnent l’un à l’autre. Et si, après la pluie, ils recommençaient ? Lorsqu’Andres plante ses yeux brun, presque noirs dans ceux, bleus, clairs de Clarisse ; lorsqu’il pose une main dans le bas de son dos et l’autre, dans ses cheveux ; lorsqu’il la touche, qu’il la sent, si près ; lorsque leurs deux corps humides cherchent à se fondre l’un dans l’autre, oui, il jurerait qu’elle va rester.

Clarisse sent son ventre se tordre. Elle ouvre la bouche, veut lui parler. Tout avouer, dans un souffle : de toute façon il ne comprendrait pas et elle serait libérée. La confession demeure au bord de ses lèvres. Pourtant, elle sait comment faire, elle l’a fait tant de fois par le passé. Elle se souvient de la confession, à l’église. Obligatoire. Elle devait tout avouer, même ce qu’elle n’avait pas fait. Mais ici, rien n’est comme avant. Auprès d’Andres, elle a l’impression que rien ne serait péché. Peut-être a-t-elle tort.

Elle ne dit rien. Elle ne dit surtout pas les grands yeux bleus, humides, éclatants, dont elle a toujours été fière. Les regards aimants. Les petits bras tendus, leurs visages ronds. Elle ne peut pas formuler ces mots, c’est impossible, elle ne peut lui confier que là-bas, au Québec, deux enfants la cherchent, la pleurent, souffrent encore plus qu’elle a elle-même souffert de la destruction de sa propre famille. Elle retient ses larmes.

La pluie s’arrête. Le soleil revient, aussi rapidement qu’il a disparu.

Clarisse sort dehors, le sable mouillé s’accroche à ses pieds nus.

L’averse est définitivement passée. Ce sera une journée magnifique, finalement. Comme d’habitude, au bord d’une plage parmi d’autres au Costa Rica.

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Jean Yves Collette

Extraits de D

Jean Yves Collette est
écrivain et éditeur.

 

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DÉSAMOUR

Je ne veux pas rater l’occasion qui m’est offerte de saluer Marie-Hélène et de répéter, pour la première fois, la phrase qu’elle m’avait jetée, mi-souriante mi-sévère, le 28 juillet 1981 (l’heure m’échappe, mais ce devait être en soirée)  : « Je n’aimerais pas que l’autochtone soit une femme légère. » Ses boucles blondes, son nez droit, sa bouche fine, ses yeux bleu-gris, sa pâleur... ne disaient pas autre chose alors que (traduction) : Moi, Marie-Hélène, fille de Québec (la ville), je ne veux pas être perçue comme une fille facile. Moi – moi et non pas elle – simple touriste de fin de semaine, simple mais assidu, j’ai cru quelques secondes à une autre des cruautés prodigieuses qu’elle lançait à tout moment... Plus tard, ayant compris soudain quelque chose d’inénarrable, j’ai été traversé de désamour.

 

DÉSIR

« Pourquoi tardes-tu tant à me prendre ? », demande-t-il, à haute voix, en s’adressant à la photographie grand format qui sort de la bouche chuintante du photocopieur. Le décompte automatique ne lui laisse pas de répit ; il saisit des paquets d’images évidemment toutes identiques, mais il les examine comme si son attention soutenue pouvait l’amener à découvrir des variantes dans l’image de son aimée ; un sourire peut-être... Il tape les feuilles sur la table pour les égaliser, puis il en superpose les paquets pour en faire une seule pile bien droite. « J’aimerais que tes bras m’entourent et me serrent très fort... » marmonne-t-il. Il a mesuré l’un des murs de sa chambre : six cents trente centimètres de largeur par deux cents soixante-quinze centimètres de hauteur... Quand il aura terminé de coller en tapisserie les deux cents soixante-dix images identiques de celles dont il réclame les bras, il restera un bande longitudinale inoccupée de cinq centimètres, toute la longueur de la pièce, au niveau du sol.

 

DUBITATIF

L’après-midi est calme. Au café du théâtre, les dîneurs ont quittés les lieux depuis un moment et le personnel a remis la salle en état. Dans l’annexe, près des vitrines, le soleil éclabousse tandis qu’un client, dans un état second, s’attarde devant un café. Dès que cette table lui a été assignée, il a sorti un livre et un journal de sa serviette mais, jusqu’à maintenant, il ne les a pas touchés. Il se sent bien, même très bien, mais un peu drôle ! Peut-être parce qu’il est libre cet après-midi, qu’il n’a pas à travailler. Il est assis là depuis deux heures, mais il ne constate qu’à l’instant la présence d’un fond sonore de vraie musique. Son rythme de vie le rendrait-il sourd ? Son regard « regarde », mais il n’aperçoit pas les gens qui défilent devant ses yeux ni le mouvement incessant de la ville. Dans son esprit, les choses ne sont pas plus claires ; il ne réussit pas à fixer une pensée ; il divague ; il déambule entre les sens ; il se dégonfle devant l’effort nécessaire : il doute de sa capacité à résoudre quelques questions que ce soit. Il saisit le journal, lit quelques titres, puis le repose. Il prend son livre ; comme d’habitude, il l’examine de tous côtés avant de commencer à lire ; il l’ouvre, enfin, et il lit, dans l’incertitude : « Albertine employait toujours le ton dubitatif pour les résolutions irrévocables ». Ah ! ce Marcel ! songea-t-il.

 

DUBLINOIS

Il est debout sur son socle, une jambe croisée devant l’autre, le corps appuyé sur une canne, le chapeau, incliné vers la gauche, bien calé sur ses oreilles. Pose détachée, tel un dandy. Sa statue en ronde-bosse, grandeur nature placée sur un socle – un grand carré de bronze surélevé de cinquante centimètres – peut servir de siège, quoique, d’abord, cette idée échappa au concepteur du monument. Dans l’espace piétonnier où il a été installé, son regard porte au loin ; placé de cette façon, c’est à peine s’il perçoit la présence de la femme fatiguée, qui a déposé ses sacs d’épicerie et qui se repose, assise à ses pieds. Ainsi disposé (piédestal, air goguenard), personne ne s’étonnerait s’il se mettait à haranguer les passants, mettant en valeur des passages de son Finnegans Wake... Mais le célèbre Dublinois n’a qu’une idée en tête : rejoindre ses compatriotes au pub accueillant qui donne sur la place, et que nous apercevons quelques mètres derrière lui, pour y savourer un stout.

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Françoise Ascal

«L’Arpentée»

(Extrait de Issues)

Françoise Ascal est née en 1944 près de Paris ; elle vit en Seine et Marne. Elle a publié un vingtaine d’ouvrages parmi lesquels La Table de veille (Éditions Apogée, 2004), Cendres Vives suivi de Le Carré du ciel (Éditions Apogée, 2006), Si seulement (avec huit fusains d’Alexandre Hollan, Éditions Calligrammmes, 2008), Perdre trace (avec huit peintures d’Alain Boullet, Éditions Tipaza 2008). Françoise Ascal travaille régulièrement avec des musiciens, des vidéastes, des plasticiens. Elle a été l’invitée de nombreux festivals de poésie en France et à l’étranger. Rouge Rothko, son dernier livre, est paru
aux éditions Apogée, en 2009.

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Et dire qu’il faudra quitter ce berceau de lumière...
ce suspens...
ce maintenant de toujours,
retrouvé chaque soir à l’heure où le soleil penche, là-bas vers l’ouest, répandant en ondes généreuses ses dernières vagues sur le noyer amical, ouvert, paisiblement ouvert à l’est du jardin, tandis que les vrilles de la glycine se courbent un peu plus, comme pour boire la fraîcheur qui monte de la terre.

« Doux royaume de la terre » ... disais-tu, à l’instant de disparaître.

Doux royaume tracé par l’aile du martinet haut dans le ciel, bordé par un chant de merle ivre de juin.
Doux royaume lacéré par le meurtre.
Doux royaume éclaboussé de sang à l’instant même où le nectar qui descend dans ma gorge calme la plaie toujours ouverte de la lucidité, la plaie de la conscience, de l’impossible oubli, la plaie du monde égorgé depuis le premier jour, le premier fils, depuis la multiplication débridée des Caïn dissimulés en chaque homme, derrière d’invisibles frondes abattant sans répit les martinets du ciel, rompant sans répit les limites des jardins clos, décimant sans répit les doux royaumes de la terre avant même l’heure de l’adieu.



1

Au loin la rivière roule d’obscures promesses.

Le sapin tutélaire veille,
ancêtre tenace gardant sous son aile les âmes innombrables des lapins d’autrefois, bouquet d’âmes innocentes ayant connu l’effroi sous la lame agile en ce lieu précis, misérables créatures liées aux misérables paysans, les unes et les autres aujourd’hui confondues dans l’absence, dans la radiation de tout ce ce qui fut, une fois, une unique fois présence, atomes de chair pareillement broyés sous la meule qui jamais ne crisse, jamais ne grince, terreau de misère faisant croître le sapin haut et ferme, à l’ombre duquel j’écris ce jour, traversée d’une calme joie – légère puisque sans fondement, sans raisons, sans réponses. Sans consolation.

Là -haut, le vent souffle.
Là-haut, un busard trace de grands cercles dans le bleu du ciel avant de rejoindre son poste de guet, au sommet d’un frêne.
Sous la terre et le grès rose, sous les étangs, les bouleaux, les bruyères, les anciens n’en finissent pas de se décomposer.

Le vent tourmente la peau des vivants,
attise les signes.

Au vif de l’été la plante du pied s’impatiente.

 

2

Il faut choisir.
Arpenter le pays des étangs ou la page.
Écrire exige une privation.
Il faut se tenir à la table, sédentaire enracinée, indifférente aux appels archaïques. Et même ne pas trop lever le nez face au vent qui courbe les herbes jusqu’à la lisière qu’on sait très fraîche avec son ruisseau dissimulé.
Oui, accepter de se river à l’ ici miniature, l’ ici fait de trois planches de bois mal assemblées, vieille table qui branle à chaque syllabe, mais assigne une place à ce qui naît dans le mouvement de la main.
Main aveugle. Ne sachant ce qui la conduit ni où mène ce petit jeu irrépressible.
Main appartenant à celle qui aurait aimé marcher en direction des étangs, qui était venue dans ce pays pour « ça », et qui croyant avoir choisi n’ a fait que se soumettre.
Non seulement main-aveugle, mais pire : Vouloir-aveugle. Vouloir envahissant logé sous la langue peut-être, ou dans la gorge, ou bien encore lové comme un serpent à l’endroit précis du plexus, anneaux repliés sous la chaleur de juillet, si bien que le corps tout entier de celle qui écrit n’est qu’un repaire de forces étrangères à elle-même.
L’arpentée, c’est elle. Non les étangs du désir, non la page noircie en vain, toujours en vain.
L’arpentée est sans repos, sans possession.
Seule la table de trois planches mal équarries semble lui appartenir.

 

3

« Travail de deuil »...
Ne veux pas le faire, ce boulot. Veux laisser les plaies ouvertes, veux être traversée par d’éternelles douleurs intimes. Veux les nourrir, leur donner la becquée pour que jamais jamais ne meurent les visages aimés. Un jamais de pacotille, on le sait, à la mesure du dérisoire, un jamais naïf de fillette, une promesse d’ivrogne, une volonté d’irréalité, une crispation d’utopie, une insoumission. Non. Pas de travail de deuil. Pas d’accommodement. Pas de douceur. Pas de résignation. Pas de sagesse. Mais le mal nourricier, la blessure fertile, la blessure-rivière-vive travaillant au secret du corps, irriguant la chair, jaillissant en rébellion, en étincelles de tristesses lumineuses. Contre l’oubli.

Et pourtant.

« Mémoire qui tue...
mémoire qui étouffe à petit feu... »
Excès de déchets organiques, pourriture lente formant vase au fond du cœur. Et l’on suffoque, et l’on s’égare à vouloir trouver le chemin inédit, le sans-trace, le non-balisé par les ancêtres, par la forge du temps, par la puissance de l’Histoire ou la pression des événements, même futiles, même anodins, même attendus. Sortir. Out. Sortir. Out. EXIT. SORTIR. ANY WHERE OUT OF THE WORLD. Trouver la passe, trouver l’issue, trouver la fente la faille la fêlure la fenêtre la face ou la farce, mais sortir. Sortir du pré du pré vu du pré paré du pré cité du pré posé du pré dit, quitter les pré dispositions, abandonner tout centre de gravité, rejoindre le nu d’un intervalle, la vacuité d’un interstice, percer la poche du circonscrit.

 

4

L’orage menace.
La chaleur s’alourdit.
Ombres oranges sur la prairie.

Une fissure.
Un trou d’épingle.
Celui qu’il fallait pour gober l’œuf ?
Celui qu’il faudrait pour rejoindre le germe – à rebours – caché au centre de la coquille close ?

Écriture plombée... noirceur...
Fichée en terre, côté décomposition. En échec de lumière, en échec d’ailes, en panne de plénitude.
Voudrais écumer. Voudrais des naseaux de bêtes féroces, des muscles de taureaux rageurs. Voudrais faire exploser les liens les laisses les ceintures les colliers les bracelets les bagues, voudrais jaillir nue, désentravée, n’être qu’énergie vitale, pure force solaire, loin du beuglement grégaire, loin de la mastication des vaches bouffeuses de colchiques, loin de leurs sabots stagnant dans l’argile molle des champs défoncés, l’argile trompeuse, l’argile informe prometteuse de formes jamais tenues.

 

5

Au bord de quelque chose, toujours.
Dans l’insécurité native.
Au bord d’une compréhension. Ou d’une décision définitive.
Au bord d’une imminence.

Un franchissement de col, à partir duquel tout pourrait s’inverser, la vision s’agrandir, le souffle s’apaiser.

Ne plus avoir à haleter pour atteindre le sommet, jouir du paysage en amorçant la descente, laisser aller un pied après l’autre sur le sentier accueillant, celui qu’on sait rejoindre le havre, là-bas au creux de la vallée, ardemment pressenti depuis l’autre versant.

Mais le col n’est jamais là où l’on croit.

Est-ce le col de la Mort, miroir du tout premier franchi, écho du col dilaté des mères, nous expulsant hors de l’ombre chaude ?

 

Légèreté, légèreté, je t’appelle,
Je te donne en secret un nom d’oiseau,
Je te nourrirai dans ma paume avec le meilleur de moi-même,
J’abandonnerai mes lourds vêtements,
je te laisserai rompre du bec les attaches usées mais tenaces,
les dépouilles mortes qui encombrent le champ du ciel
J’aurai pour toi le bleu soyeux des étangs du désir
J’attiserai le feu qui consume,
Je brûlerai les oripeaux pendus à mon cœur,
viandes flasques pourvoyeuses de pourriture
sang sale virant au noir
attirant mouches et vers voraces

Légèreté légèreté,
Je chanterai pour toi un air soufi jamais entendu
J’inventerai dans ma gorge une coulée de miel né des roseaux
un souffle sûr
porteur de messages clairs
un souffle vaste autant que ferme
sur lequel nous embarquerons
et tu m’enseigneras l’art et le savoir-ailé
le pur-ici sans poids
la transparence cachée sous tes paupières
au centre de ton iris
de mésange de rouge-gorge de libellule de grenouille de lézard couleuvre vairon cétoine abeille grillon vanesse chat lapin chien folâtre
de ton iris de nouveau-né
un instant surpris
dans l’enchantement dérobé
du monde


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Christian Lemieux-Fournier


Comment Maître Graupen rencontre
enfin un sage digne de ce nom

(Extrait de Marie et les deux François)

 

Christian Lemieux-Fournier
vit principalement à Montréal et détient une maîtrise en études littéraires
de l’UQÀM. Il a publié quatre romans destinés à la jeunesse et, en 2006,
il a été finaliste au prix littéraire
de Radio-Canada pour sa nouvelle
Le mariage de Graupen aura-t-il lieu ?
Avec Marie et les deux François,
il poursuit la quête de Graupen
et fait son entrée dans l’univers
du monde adulte.

 

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Maître Graupen, perplexe, plus indécis que jamais après avoir consulté seize oracles, sages, médecins, amis ou mages, ne sachant où donner de la tête ni de quel côté opiner, à bout de ressources après toutes ses quêtes inassouvies, décide, penaud, la queue entre les jambes, de se rendre auprès d’une éminence dont la renommée ne connaît pas de frontières.

Après un long voyage vers un pays nordique, au-delà d’un immense océan, après avoir franchi un estuaire de géant et navigué sur un fleuve majestueux, aussi large qu’une mer, Graupen, la main sur le heurtoir, hésite encore. La personne qu’il vient consulter, sage d’entre les sages, connue de par le monde, respectée sous toutes les latitudes, avocate émérite, juge ombrageant Salomon, possède une tare sans nom : c’est une créature. Vraie femme parmi les hommes, ni folle, ni sorcière, possédée ni de Dieu ni de Diable, n’ayant en bouche que ses propres mots, entremetteuse uniquement d’elle-même, de son intelligence et de son génie, et très belle en plus, paraît-il. Maître Graupen craint Marie la Sage et n’ose pénétrer dans sa demeure.

— Cessez donc de tergiverser, triste Graupen et, pour l’amour de la vérité, entrez enfin.

Voit-elle aussi à travers les portes ? Peut-elle pénétrer les têtes et les consciences ? Les femmes de ce pays, reines des battantes parmi les battantes, ont-elles accès au pouvoir des hommes ? Graupen tourne la poignée et entrouvre la porte. Il n’ose, le pauvre homme, avancer un pied.

— Maître Graupen ! Allez-vous, de l’un ou de l’autre, entrer ou sortir, venir ou repartir, entrer ou rester planté devant la porte ouverte ? On gèle ici et, en ce pays, on ne chauffe pas le dehors. Pénétrez donc et fermez la porte !
Graupen ne résiste pas à cette pressante demande d’une personne du sexe faible et entre enfin dans la cabane en bois rond.
— Je viens, ô gente dame, sage du Nouveau Monde ! vous rendre hommage et m’enquérir auprès de...
— Cessez, je vous prie, de m’étourdir de paroles creuses et veuillez, Maître Graupen des vieux pays, me poser votre fichue question concernant l’avenir de votre mariage hypothétique.
— Vous lisez donc vraiment dans les pensées et savez, à l’avance, de quoi l’on va causer.
— Drôle que vous êtes, Graupen ami et parent éloigné, vos paroles sont si nombreuses qu’elles ne peuvent toutes être contenues sur la terre de votre vieux continent. Elles emplissent donc les mers et les océans, roulent parmi les harengs et les marsouins, les baleines et les monstres marins et, en un courant solide et volubile, atteignent nos rives. Les plages de notre Gaspésie sont maintenant pleines de votre logorrhée. Vos mots, telles des anguilles ondoyantes, murmurent sous nos roches et nos agates et, parfois, d’une rive à l’autre, l’on entend votre plainte : « Ah ! Dois-je ou ne dois-je point me marier ? Et si je me marie, serais-je ou ne serais-je point cocufiée ? » De Charlevoix à la Côte-Nord, de Rimouski à la vallée de la Matapédia, l’on entend votre voix et vos pas.

Enhardi par cette belle parlure, Maître Graupen ose enfin l’aventure et pose la question.
— Or donc, qu’en dites-vous, dois-je ou ne dois-je point me marier ? Et si mari je deviens, serais-je ou ne serais-je pas cocufié ? À force d’y songer, je sens ma tête sur le point d’éclater.
— Votre crainte du cocuage dépasse l’entendement. De crainte de vomir un jour, doit-on s’empêcher de manger ? Faut-il cesser de respirer pour ne pas s’étourdir ? Et ne plus jamais marcher de crainte de se casser un pied ? Mais, si vous persistez dans votre questionnement, j’entrerai volontiers dans votre monde de craintes.
— Je persiste, ô femme sage ! et de tout mon cœur.
— Bon. Allons-y voir. Vous êtes marié.
— J’entends bien.
— Et votre femme, par une nuit d’insomnie et de froideur, va chercher refuge et chaleur dans quelque autre demeure.
— Je le savais ! s’écrie Graupen d’une voix courroucée.
— Cessez donc d’agiter vos baguettes et laissez-moi poursuivre. Et si, je dis bien si, avec un si bien plus gros que l’instrument qui vous donne tant de soucis, pareille aventure advenait, vous en seriez le premier bénéficiaire.
— Comment diable cela se peut-il ?
— Ouvrez donc vos oreilles, Graupen craintif, et entendez mon propos. En allant voir ailleurs, votre femme apprendrait des choses sur les sciences de l’amour et, à son retour, utiliserait auprès de vous tout son nouveau savoir.
— Ah diantre ! Ce que vous dites m’étonne et il faut bien une femme pour voir la chose ainsi !
— Et un homme pour ne penser qu’à ça ! Si vous prêtez à votre femme imaginaire tant de projets coupables, c’est que vous-même vous les avez en tête. Pourquoi faut-il que l’homme veuille entrer dedans chaque trou qu’il voit ? D’autant qu’autour de ce même trou, plutôt que d’y entrer crûment, il y aurait tant à faire. Si vous insistez, je vous donne pêle-mêle quelques idées  : on peut le caresser, l’embrasser, l’humecter, le défriser, le chatouiller ou le lécher, y jouer d’un ou de deux doigts, le soulever, l’admirer, s’en faire un oreiller, plutôt que platement le pénétrer hardi de quelques coups de bélier.
— Mais madame, sachez qu’en mon pays...
— Cessez, je vous prie, de m’agacer avec les exploits des hommes de votre pays. Les oreilles m’en bourdonnent et ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
— Et de quoi donc, je vous prie ?
— Sachez, monsieur, que n’importe quel âne peut jouer à la bête à deux dos, que même un éléphant lourdaud se glisse dans la fente et qu’il n’y a pas de quoi pavoiser à réussir le coup.
— Mais !
— D’accord ! Je veux bien dire avec vous que bander, c’est bien. Et agréable, sans nul doute. Stimulant, j’en conviens. Généreux de partager ce fier état avec quelque créature, ça aussi je le veux bien. De votre côté, vous devez bien admettre que cela est le lot également de la mouche et du rat, du chat, du chien et même du crapaud. Pourquoi faut-il accorder tant d’importance à quelques mouvements de queue ? Qu’il s’agisse de la vôtre ou de celle de quelqu’un d’autre ? Que votre femme, la vraie ou la fausse, le fasse ou ne le fasse pas, quelle importance, dites-moi ?
— Il faut voir, mais la question...
— Est ailleurs, je le veux bien, et en ce qui vous concerne je vous le dis maintenant : bander c’est bien, mais bander et aimer c’est mieux.
— Oh là, là ! Mais où allons-nous avec tout cela ? Mettons de côté le cocuage, si vous le voulez bien. Mais qu’en est-il du mariage ? Dois-je ou ne dois-je point ?
— D’ici, je vous entends, sur l’autre continent, vous plaindre et ergoter, écouter les avis de l’un et de l’autre, discuter, comparer, soupeser ceci ou cela, vous enfarger sur les fleurs du tapis et enculer les mouches. Vous êtes là, à demander à tout un chacun : dois-je me marier ? Vous prêtez vos oreilles aux paroles des fous et vous écoutez même celles des muets. Vous marier ? Belle question ! Mais avec qui, grand dieu ! Nulle part, il n’en est question. S’agit-il de s’accoupler avec le reflet de soi-même ? Ou de n’importe laquelle des femelles qui passent ? Il est impossible de baiser la femme en général, cela ne peut se faire qu’avec une en particulier. Et celle-là que vous convoitez, cette singulière, vous plaît-elle ? Vous charme-t-elle ? Sourit-elle ? Désirez-vous l’embrasser ? Arrive-t-elle à couvrir l’ensemble de vos pensées ? Vous vous perdez dans le général, alors que la réponse est dans le particulier. Vous marier ou ne point vous marier ? Avec une femme ? Ce n’est toujours qu’une partie de la question. Il n’y a pas de femme, mais bien Agrippine ou Michèle, Marie ou Madeleine. On ne marie pas la femme, mais bien l’une d’entre elles. En tant que juge, je répondrai donc tout de suite à votre question, car une femme en droit doit aller droit au but. Vous marier ou ne point vous marier ? Je vous le dis, si vous aimez une femme, vous le faites et, si vous n’aimez point, vous ne le faites point.

Maître Graupen sortit de la cabane, la tête grosse d’une nouvelle question.

Sourire aux lèvres, François dépose les feuillets sur le siège à côté. Il repart le cœur léger et bien décidé à lire encore la prose de Marie.

 

 

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Alain Poissant

Heureux qui comme Ulysse

(Extrait)

 

Alain Poissant est né à Napierville et
a grandi sur une ferme. Au cours
des années 1980, il a publié des récits de facture réaliste, dont Dehors les enfants!, Vendredi-Friday et Carnaval.
En 2005, il a obtenu le prix littéraire
de Radio-Canada pour sa nouvelle,
Un ciel bleu rose. Il habite
maintenant Montréal.

 

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Il était une fois quelqu’un qui s’appelait Pissenlit. Un héros de la vie ordinaire que rien ne distinguait dans sa ville et son pays, le héros jetable. Un jour, Pissenlit monte dans l’autobus 92. Il descend au coin de Christophe-Colomb. La voiture à vendre – Pissenlit a vu l’annonce au babillard de l’épicerie Quatre Frères sur Jean-Talon – est garée dans la ruelle Saint-André. Une berline Ford Galaxie 500 de couleur cannelle. Au milieu du tableau de bord, entre les branches du volant, l’odomètre indique un peu plus de trois cent cinquante mille kilomètres. Un maudit bon bout, cinq fois le tour de la terre.

Après les prévisibles toussotements de démarrage, le moteur tourne sans ratés. Les vitesses s’enclenchent rapidement avec un claquement sec. Pissenlit soulève le capot. Les câbles d’allumage et les bougies ont fait leur temps. Sur les poteaux de batterie, des dépôts de vert-de-gris comme un épais frimas. Sur une durite de radiateur, une bouffie grosse comme une balle de golf. Sur l’aile arrière droite, les marques anciennes d’un accrochage. La portière attenante refuse de s’ouvrir. Les feux de recul ne s’allument pas. La timonerie de direction a été faussée par trop de nids-de-poule. Pour le prix qu’il veut y mettre, c’est le genre de voiture que Pissenlit aura : une minoune.
Le vendeur lui répète haut et fort qu’elle vaut six cents dollars, pas une cent de moins. Marchande, marchande, se chuchote Pissenlit à lui-même.

Il scrute les ailes, les enveloppes de roues, le bas des portières. C’est trop,
dit-il en se relevant.

L’homme, qui a dans la soixantaine bedonnante, le prend au mot. Disons que j’ôte cinquante piastres ! lance-t-il, visiblement désireux de vendre au plus sacrant.

Pissenlit, maintenant allongé sur la banquette arrière, donne des coups de pieds dans la portière récalcitrante.

Bras croisés sur son ventre rebondi, l’homme raconte avec un enthousiasme qu’il voudrait contagieux le long règne de sa Ford : de qui il l’a acquise, avec quel soin il l’a entretenue, la malchance qu’ils ont eue un jour ensemble : tempête de neige, ne voyait ni ciel ni terre, heureusement rien de fatal, de la tôle poquée, une portière coincée.

Une bonne voiture est une bonne voiture – pour longtemps.

Un bon marché est un bon marché – pour toujours.

Clin d’œil fin finaud : il y a, de par la ville, tout plein de voitures munies de seulement deux portières, la sienne en compte trois. Autre clin d’œil ou grimace : Hé ! qu’est-ce que tu dis de ça ?

Pissenlit n’en dit rien. Il s’éloigne. Se rapproche. Clin d’œil d’acheteur : quatre cents dollars, pas une cenne de plus.

L’homme souffle un bon coup, hausse les épaules.

À ce moment, deux bouteilles de bière surgissent d’une caisse dissimulée dans un coin du hangar. Une pour l’acheteur, une pour le vendeur. Une bonne bière. Une bonne voiture. Le vendeur marque des points. Cinq cents dollars, pas une cenne de moins.

Sauf que Pissenlit déteste la bière, surtout quand il fait froid. Un vent du diable malmène les tôles du petit hangar. Temps de chien. De la ruelle monte maintenant une voix suraiguë de femme. Elle crie. Elle crie après un enfant.

Moche.
L’enfant, naturellement, fond en larmes. Pauvre petit, la plus importante bataille de sa vie, l’affection d’une mère, et il l’a déjà perdue.

Le vendeur, lui, reprend son propos boutiquier.

Quelle cacophonie ! Quel chaos ! Pissenlit ingurgite une gorgée de l’amer breuvage. Il frissonne. Il regarde dehors au bout de la ruelle. Dégueu. L’hiver a entassé des sacs de plastique, des pellicules d’emballage, des canettes vides et des déjections de chien. Le ciel alterne barres nuageuses et éclaircies. Les coups de vent sont traîtres. Journée typique de fin d’avril, l’enterrement de l’hiver.

Dans la cour toute proche, la femme tire maintenant son braillard par le bras.

Moche.

Un grondement de camion. Des crissements de pneus. Une sirène au loin plus bas dans la ville. Des odeurs d’huile brûlée. C’est l’heure où une bonne partie de ce qu’est devenue la grande ville se traîne sur ses roues.
L’enfant pleure maintenant à chaudes larmes, gorge grande ouverte sur un hoquet. L’âme qui se débat, on dirait que la ruelle et lui ne font plus qu’un. Même le ciel en sanglote.

Pissenlit regarde l’étroite portion d’horizon entre les hangars. Les yeux lui brûlent. Il regarde au-dessus des toits. Regarde la bagnole. Regarde ses mains. Regarde maintenant l’enveloppe dans ses mains. L’argent est dedans. Les doigts lui brûlent.
Enfant, il croyait que regarder l’horizon, c’était déjà aller quelque part, tout comme il croyait qu’au fond de la clameur ambiante il y avait une nécessité, sinon un agencement de volontés, un début d’ordre. Maintenant, des billets en liasse dans sa main ont remplacé les croyances.

Ouhouh, lui chuchotent les dieux rédempteurs, crisse ton camp d’ici pauvre héros de rien du tout !

 

 

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Claude Beausoleil

Tu dis

 

Claude Beausoleil. Né à Montréal. Poète, critique et romancier a publié de nombreux ouvrages depuis Intrusion ralentie en 1972. Parmi ses titres : Oscar Wilde, pour l’Amour du beau (essai), Alma (récit), L’Autre voix (poésie) et Black Billie (poésie).
Traduit dans une douzaine
de langues, Claude Beausoleil est directeur de Lèvres urbaines, président du comité d’honneur
de la Maison de la poésie
de Montréal et membre
de l’Académie Mallarmé.

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il dit
oui, le monde doit continuer
à être un éblouissement.
Carlos Henderson

 

 

Tu dis
jour
tu dis

Temps
crypté
ouvert

Tu vois
seul
cela

Trace
ton
nom

Tu lis
noir
en feu

Tu ne regardes que ce qui est devant toi il doit bien se passer quelques lettres avant que tu n’oses tourner la tête et fixer lentement ce qui alors devient peut-être car je dois l’imaginer pour toi peut-être donc cet apport de la réalité à l’imagination dans laquelle se présente les heures auxquelles tu offres une certaine crédibilité alors que le chantier des vocables est tout autre que cette part de jeu dont tu n’oses pas décrire les éléments les plus évidents car tu sais une forme de malaise y réside en sourdine sous les lattes du réel dis-tu pendant que tu ne bouges pas n’osant défaire le tableau immobilisé pour que cette idée d’aller de l’avant sans se retourner suivant le code des trajets avec une méticulosité astreinte à ce qui soit dit demeure au centre de ces détails d’où tu parles d’où que tu dérives

Tu tais
le reste
tu sais

Tu dis ces choses sans empêcher leur contraire sans a priori sans tricher avec seulement une passion certaine pour une affaire de langage à laquelle tu tiens plus qu’au reste quel est ce reste d’ailleurs te dis-tu dans cet amas de questions où tu deviens celui par qui les mots adviennent sans plus mais pourtant autres car ces mots ne sont pas les tiens tu le sais tu le dis et ce processus se poursuit en toi sans distance autre pourtant avec toi comme support

Tu dis
je vois
c’est entendu

Tu as redis
la même
affirmation

Tu retraces
un mot
tu le dis

Seul
tu dis
l’être

Tu lis ce que tu dis et ce n’est plus toi qui parle mais toi qui écoute
ce qui est dit

Tu dis
nuit
tu fuis

Tu touches
le clavier
blanc

Tu sais
tout
se sait

Tu dis
tout
parle

Tu avances d’autres mots qui ne forment pas une phrase mais un lieu plutôt un espace peut-être le terme est-il plus approprié ou plus juste est-ce le bon mot pour dire ce que tu dis avec le plus d’exactitude possible au plus près de la réalité de l’énonciation et de l’intentionalité en ce qu’elle n’est pas débordée amis abordée avec ses rives et des règles qui font que le flot verbal contraint à dire ce que tu dis en volonté et en acte devient noir sur blanc la chose dite que tu voulais dire ou à quelques mots près tu l’espères en fait tu le crois puisque ton vœu dépend presque entièrerement de toi de tes choix

Tu dis
ce qui
s’écrit

Tu es
celui
qui dit

Et
tu vois ces mots venus de toi faire de l’écran un autre enjeu tu dis
une certaine émotion oui c’est bien ça une certaine émotion tu dis

 

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de Passe d’armes,
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ISBN 2-978-2-89668-260-7

© Vertiges éditeur, 2010.

– 0261 –

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