
Sommaire |
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| Émeline Pierre | « Rencontre fortuite » |
| Bill Gaston | Sointula |
| Salah Benlabed | « Le Malentendu » |
| Mylène Durand | Pura vida |
| Jean Yves Collette | Extrait de D |
| Françoise Ascal | « L’Arpentée » |
| Christian Lemieux-Fournier | « Comment Maître Graupen rencontre enfin un sage digne de ce nom » |
| Alain Poissant | Heureux qui comme Ulysse |
| Claude Beausoleil | Tu dis |
| Michaël Delatte | Illustrations |
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«Rencontre fortuite»
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De père haïtien et |
Ce n’est plus Le Cahier du retour au pays natal qu’il faudrait lire, mais celui de la fuite hors du pays natal.
Je n’arrive pas à le croire ! Ce n’est pas elle ? Dites-moi que ce n’est pas elle ! La cliente qui a pris place à l’arrière de mon taxi ! J’ai un peu de mal à cacher mon trouble et le choc que je ressens. Heureusement qu’elle a embarqué à un feu rouge, ce qui me permet de me remettre de ma commotion. Si j’étais cardiaque, je crois bien que je serais mort à l’instant même ! Comme elle a changé ! C’est maintenant une belle jeune femme. Elle est montée à bord de mon véhicule sur le boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Elle se rend à un Cora sur le Plateau Mont-Royal. Je n’arrête pas de la regarder dans mon rétroviseur, du coin de l’œil. Je suis bouleversé de la voir. Non ! Ce n’est pas possible ! Comme le monde est petit ! Est-ce vraiment elle ? Ce n’est pas croyable ! Au fond de moi, je sais pourtant qu’il s’agit bien d’elle : Marie-Mirline Dorius. Elle habitait Cité Soleil, à Port-au-Prince, comme moi. On ne se fréquentait pas, probablement parce qu’elle était un peu plus jeune que moi. C’est peut-être pour cela qu’elle ne se souvient pas de moi, et c’est préférable. En revanche, moi, je me souviens... * * * « Pitié, pitié, je n’ai rien fait ! Jean-René, s’il te plaît, je t’ai vu grandir. Tu ne vas pas les laisser me tuer ? Kesnel Dorius était le directeur de l’école primaire que j’ai fréquenté enfant. Il a été puni pour sa trahison. Sa sentence ? Il a été fusillé sous mes yeux par un de mes hommes, dans la cour de la prison centrale de Port-au-Prince. Le soir de sa mort, son corps a été jeté à la mer, car il ne fallait pas laisser de trace. C’était comme cela que tous ceux qui s’opposaient au régime étaient traités. Dix ans. Cela fait maintenant dix ans que cela s’est passé. Je venais d’être nommé chef de section à Cité Soleil. * * * Dans mon rétroviseur, je n’arrête pas de regarder cette Marie-Mirline Dorius qui ne sait certainement pas que c’est moi qui ai donné l’ordre d’enlever son père, de le torturer et de l’exécuter. Il constituait une menace pour la sécurité publique avec ses discours anti-duvaliéristes. Je n’éprouve aucun remords. D’ailleurs, j’ai tué d’autres personnes. Jamais pour le plaisir, toujours pour le pays, toujours pour la patrie. Cela me fait tout drôle tout de même de revoir cette fille qui ne sait même pas qui je suis... Elle voit que je la regarde, mais elle détourne son regard, gênée probablement par mon insistance. Nous arrivons à destination. « Ça vous fait cinq dollars et vingt-cinq, s’il vous plaît. Si elle savait qui je suis... Je la regarde s’éloigner. Elle me fascine d’autant plus qu’elle ressemble beaucoup à son père. J’aurais aimé, juste par curiosité, savoir ce qu’elle fait dans la vie et depuis quand elle est au Québec. Je me demande ce qu’il est advenu de sa mère, madame Dorius, une de mes enseignantes du primaire... Soudain, je suis tiré de ma rêverie par ma radio : « 85-52, vous allez chercher un client au 3200 rue Saint-Denis. » Non, je n’éprouve aucun remords. Ce ne sont que des souvenirs que j’avais enfouis dans ma mémoire et qui reviennent à la surface. Je n’ai fait que mon travail pour le bien-être du peuple ! J’ai peut-être échoué, parce que Baby Doc a été renversé, néanmoins, j’ai tout de même essayé de me battre pour mon pays. « Confirmé », dis-je en me dirigeant vers l’adresse indiquée.
© Éditions de la Pleine Lune, 2010
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Sointula
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Bill Gaston vit à Victoria en |
Vivre dans la rue lui a appris que le soleil était d’abord et avant tout péril, immensité et profusion. Evelyn est couchée sans bouger. Le matin est trop éblouissant. Elle chasse de son esprit le virulent sermon parce qu’elle intuitionne d’où vient la religion. La couverture de laine qu’on lui a donnée ne suffisait pas la nuit passée mais elle est un four maintenant. Elle s’en dégage et respire l’odeur de son corps dans les bouffées qui suivent. Elle cligne les yeux dans la lumière qui la désapprouve. Tend l’oreille. Puis recroquevillée, fait dix pas dans les buissons de gaulthéries shallon et s’accroupit. Elle espère ne pas utiliser deux fois le même endroit. On ne veut pas créer de latrines. Les genoux raides, Evelyn regagne sa clairière, s’assied sur sa couverture et se tourne face au soleil qui s’est libéré de l’orbe de l’océan. Elle prend une profonde inspiration et laisse l’air sortir par ses narines dans le matin. Elle se demande ce qui va arriver ensuite. Aucune forme ne scintille avant de s’effacer, de tomber hors de son champ de vision. Comme hier. C’est peut-être terminé. Mais elle revoit le visage de Claude et éclate, surprise, en quintes de sanglots. Elle se sert du soleil comme elle utilisait le café. Il l’aide à réintégrer ses sens. Le plus grave aujourd’hui, c’est que son corps a désespérément besoin de nourriture. Elle est toujours aussi déterminée mais les choses sont devenues physiques. Elle est peut-être plus désespérée ce matin parce qu’elle est épuisée. Épuisée à cause du manque de sommeil. Elle n’est même plus capable de chasser les puces de mer de ses chevilles. Épuisée. Elle s’étire avec raideur et ressent combien durant toute la nuit, le sable ne s’est pas adapté à ses os. Elle en a passé la plus grande partie éveillée plutôt qu’endormie. Prise de vertiges, même étendue. Elle pense avoir peut-être vomi mais n’en voit pas de trace sur le sable. Par moments elle s’est sentie mal aussi à cause de Roy. Sentie coupable à cause de Roy. Elle imagine son mari en cet instant précis, à trois mille milles d’ici dans son bureau de l’hôtel de ville d’Oakville, qui regarde l’étrange bleu de son lac, mord dans un sandwich acheté à l’épicerie, les yeux perdus dans le vague, inquiet. Sa femme qu’il est incapable de joindre. Depuis quand ? Cinq jours ? Six ? Roy qui s’attend à ce qu’elle rentre à la maison ou espère au moins un coup de téléphone, une explication. Elle n’a téléphoné qu’une fois, laissé un message qui ne communiquait que des faits bruts. Tout ce que sait Roy, c’est que le « vieil ami » de sa femme est mort et qu’elle est maintenant à la recherche de Tommy. Et Roy a peut-être remarqué qu’elle avait laissé ses pilules sur la table de chevet. N’est-ce pas ce qu’elle fait ? Chercher Tommy ? Un bruit de pas sur sa gauche fait sursauter Evelyn, mais ce n’est qu’un corbeau qui malmène la coquille d’une palourde. Qui se prépare un déjeuner. Evelyn se sent le ventre vide. Il gargouille comme s’il voulait avoir la chance de digérer ce mollusque. Elle ne peut s’empêcher de se représenter Roy diverti par sa disparition. Un homme comme lui prend plaisir aux crises. Il les appelle du « stress » mais une bonne part de lui aime le stress. Il l’a sans doute attendue à l’aéroport, tâchant de repérer son visage dans le troupeau de moins en moins nombreux des passagers. Quand elle n’est pas descendue de l’avion, il est passé à l’action. Il a peut-être téléphoné à Victoria, peut-être lancé des gens à sa recherche. Comment leur a-t-il décrit sa femme ? Âge moyen, taille moyenne, chevelure de longueur moyenne, teinte au henné. « Jolie. » « Pour son âge. » « Yeux verts tachetés de jaune. » Malgré ces yeux-là Roy la comparait toujours à Elizabeth Taylor jeune. Elle avait toujours pensé qu’il prenait ses désirs pour des réalités et, en plus, elle détestait Elizabeth Taylor. Mais quelqu’un fouillait-il Victoria dans l’espoir de retrouver Elizabeth Taylor ? D’autres corbeaux sont venus crier et perforer la palourde, et Evelyn se rappelle la fête sur la plage la nuit passée, des jeunes qui se soûlaient juste à côté de sa cachette parce que c’est l’endroit le plus éloigné des maisons. C’est peut-être la fin de la semaine, le temps des bals de finissants. Cris aigus des filles, beuglements des garçons. À part sa crainte d’être repérée, une bande d’adolescents, enfants de bourgeois, ne l’inquiète pas. Cadboro est peut-être la plage la plus huppée de Victoria. C’est la raison pour laquelle elle y est venue, parce que c’est le dernier endroit où l’on chercherait des robineux à expulser. La nuit dernière elle avait failli se faire pisser dessus par un jeune. Il en avait été plus effrayé qu’elle. Elle l’entend toujours détaler sur le gravier et crier d’une voix rauque de joie : Seigneur, je viens de pisser sur une itinérante ! Elle n’a pas objection à être source de divertissement mais elle ne veut vraiment pas être découverte. Par quelque buveur junior qui aurait titubé loin de la clarté du feu de camp pour aller vomir dans un coin tranquille. Imaginez, l’épouse de l’actuel maire d’Oakville affalée sur le sable comme un phoque, ranimée par un dégueulis de frites et de gin citron ! Evelyn tressaille de nouveau, cette fois à cause des jappements d’un chien. Le chien et son propriétaire sont plus loin sur la plage. Elle restera cachée jusqu’à ce qu’ils soient passés. Être découverte lui est insupportable. Elle donne un petit coup de pied à un rocher submergé à marée haute – la façon qu’a la vie gélatineuse de gicler, se ratatiner et se cacher, surprise sans peau. Le vent ne s’est pas encore levé ce matin. La mer est un miroir dans lequel se reflètent le paysage de carte postale des montagnes de l’autre côté du détroit et une idyllique marina quelques centaines de verges plus loin, avec ses yachts aux mâts rabattus, couleurs si riches qu’elle les sent jusque dans le fond du nez. L’eau transmet sa nature aqueuse à tout. Deux phoques nagent. Ils sont en croisière en quête de déjeuner, têtes comme des boules de bowling laquées. Caddy, s’il se décide à se montrer, sera aussi radieux qu’Hercule. Oui, elle est venue sur cette plage pour voir Caddy. Caddy, le monstre marin de Claude. Evelyn enlève son corsage et ses shorts kakis. N’était son odeur, rien ne la distinguerait d’une touriste ou, tant qu’à faire, d’une résidente du coin, propriétaire d’une maison ou d’un terrain en bord de mer sortie se promener le matin. À part qu’elle veut plonger sa tête dans l’eau et l’en ressortir lavée. Evelyn aimerait se servir de savon mais l’eau savonneuse dans un endroit public est signe garanti d’itinérance. Son corps lui démange. Sa puanteur. Elle doit se procurer du savon et avoir le bon sens de prendre un bain de minuit quand seuls les monstres marins et les thons ventrus maraudent dans l’eau d’un noir d’encre. Pieuvres, requins, Caddy. Evelyn Poole nue. Elle trouve l’image monstrueusement libératrice. Dans un élan d’énergie et de volonté, elle marche à grands pas jusqu’au bord de l’eau comme si elle était propriétaire de l’endroit. Bien, elle l’est. Autant que n’importe qui. Autant que le Peuple des Hommes le fut un jour. Elle est une nouvelle autochtone. Plus loin sur sa droite, là où s’était déroulée la fête des adolescents, un filet blanc de fumée se dresse dans l’air, parfaitement vertical comme une jeune pousse d’arbre. Evelyn se surprend à mâchouiller des roseaux des sables. Elle réfléchit de nouveau à ce qu’elle est en train de faire. Pourquoi a-t-elle dormi ici trois nuits d’affilée ? Pourquoi s’est-elle levée, la hanche et l’épaule droites douloureuses à force d’être couchées dans le sable ? Elle avait essayé pourtant de se tourner sur le dos mais alors son bassin était trop haut, était devenu le sommet de son corps et son dos lui avait instantanément fait mal. Elle s’était donc de nouveau tournée sur sa hanche et son épaule droites. Jamais sur le côté gauche. Dans sa poche gauche il y a un tube à cigare en métal. Qu’elle tapote. Elle se redit qu’elle est ici à cause de Tommy. Ce qui n’a aucun sens. Claude lui a dit que Tommy observait les baleines dans le Nord. Non. Elle se rappelle : ses pilules. Elle a cessé de les prendre et n’a plus eu les idées claires depuis. En fait elle se sent parfois folle, complètement folle. Même si ça va mieux. Mais non, elle dort ici parce que Claude a dormi ici. Pas exactement ici, mais sur des plages près du centre-ville. Voilà ce qu’elle fait ici : elle rejoint Claude sur la plage pour que sa dernière année semble moins horrible. Claude lui a appris dans ses murmures, la tête grasse et fiévreuse enfoncée dans ses oreillers d’hôpital, les yeux ouverts mais qui ne voyaient peut-être qu’elle, sa migration vers les plages. Propriété en bord de mer, plaisantait-il. Ai perdu ma maison, disait-il. Ne voulait pas déranger ses amis et, de toute façon, préférait les plages même pendant les pluies d’hiver, couvert de sacs de plastique. Et, présumait Evelyn, anesthésié par les poisons sur lesquels il était parvenu ce jour-là à mettre la main. Pendant qu’il marmonnait des bribes de souvenirs, Evelyn le regardait et s’étonnait du degré de déchéance dans lequel peut sombrer un homme innocent. Un moment donné, la tête de Claude s’était immobilisée sur son oreiller. Il avait trouvé le regard d’Evelyn et dit d’une voix presque claire : « La vie est une petite plaisanterie, pas vrai ? » Puis sa fièvre avait repris et il était retombé loin, hors de portée. Claude savoure-t-il à présent le point final de la petite plaisanterie ? Même le soleil ignore ce qu’il y a de l’autre côté. Evelyn marche. Sa main protège ses yeux de la lumière. Elle laisse errer son regard sur les montagnes et voit effectivement que ses vingt-cinq dernières années à elle n’ont été qu’une petite plaisanterie, un quolibet, une bulle dont la cohésion n’a été maintenue que par sa surface huileuse, ses tourbillonnantes couleurs. Une bulle qui risque d’éclater n’importe quand. Qui a peut-être éclaté déjà. Bien sûr qu’elle a éclaté : voyez où elle a dormi ! Evelyn fait demi-tour et regagne sa clairière où elle s’assied lourdement sur le sable. Le visage de Claude. Elle pleure de nouveau. Assise, elle pleure de nouveau. Après un moment l’idée la frappe que pleurer est devenu facile. Trop facile, une habitude. Un acte aussi inconscient que respirer. Aux abords de la marina, elle dépasse un crabe mort avant qu’il s’enregistre dans sa tête. Elle fait demi-tour, tourne sur ses talons qui s’enfoncent dans le sable. Elle a remarqué ces trous de talons. Ce sont les siens qui remontent et redescendent la plage, qui traduisent toutes les fois où elle a changé d’idée. Des ou bien ou des mais. Le crabe a presque la taille adulte. Il est mort ou c’est peut-être la carapace d’un crabe qui vient de muer, qui vit toujours sous l’eau. Plus gros, dans une enveloppe neuve, molle comme du papier paraffiné. Elle se rappelle avoir un jour poussé du pied une carcasse semblable et avoir dit : un crabe mort, et Claude lui avait expliqué que c’était la carapace d’un crabe qui avait mué. Elle n’avait pas vu la différence mais n’avait rien dit. C’était le domaine de Claude. Elle pousse du bout de l’orteil ce crustacé mort ou cette carapace et comprend. La mort de Claude. Evelyn est simplement en train de muer. Ceux qui muent pleurent-ils autant ? Leur carapace leur manque sans doute. Mais ne joue-t-elle pas la comédie ? N’est-elle pas théâtrale à l’excès ? La vie est vraiment inconvenante sur cette plage et un simple coup de téléphone suffirait pour qu’elle ait accès à de l’argent, et ses raisons d’être ici ne convaincraient personne, Roy moins que quiconque. Le crabe mort lui fait mal et lui creuse l’estomac qui ne peut s’empêcher d’imaginer la carapace plus rouge parce qu’elle a bouilli, luisante de beurre, accompagnée d’un gros quartier de citron et, diabolique touche finale, d’un brin de persil vert foncé. Aujourd’hui elle doit impérativement régler le problème de la faim. Elle a jusqu’à présent relevé le défi, appris à différencier les voix de la faim de sa voix à elle. La faim prend la voix de n’importe quelle dépendance et elle a écouté ses supplications comme elle aurait distraitement prêté l’oreille à des bambins ou à des escrocs. Elle a perdu du poids, des livres qu’elle avait peut-être besoin de perdre, mais aussi sans doute un peu plus. Sa peau à la taille est flasque comme une ceinture-portefeuille vide. (Un défaut de baie Cadboro, c’est qu’il lui est impossible d’y mendier. Les policiers accourraient tout de suite. Elle est parfaitement consciente du coût des taxes foncières qui protègent les gens des robineux comme elle.) Aujourd’hui la faim s’est glissée dans la voix d’Evelyn. Elle la ressent. Elle est devenue son « moi ». Elle décide donc de quémander de la nourriture. Elle bifurque vers le bâtiment du foyer de groupe pour personnes handicapées. Les pensionnaires ne semblent pas encore levés. Stores fermés au soleil du matin, chaises de jardin pliées contre le mur enduit de stuc. Les foyers de groupe sont souvent aussi méticuleusement bien rangés que des casernes. Elle a été bénévole dans trois d’entre eux, y a enseigné les habiletés fondamentales, la jolie épouse du maire qui montrait Son estomac se creuse de nouveau : du macaroni fumant, du fromage, du lait entier, des petits pois croquants, pas trop cuits, du thon en route tout droit vers le cerveau et les os, du sel, du poivre fraîchement moulu. Ow ! Une vingtaine de maisons se dressent en bordure de mer au centre de la baie. Perdu entre ces constructions de cèdre et de vitres, il y a le bâtiment couvert de stuc du foyer de groupe. Une boîte. Modeste. Qui fait penser à une grosse infirmière terne. Elle lui rappelle sa première maison à Oakville. La chaleur du stuc beige, l’intérieur en bois ancien. Quand elle était dans sa salle de couture et regardait dehors, elle aimait la manière dont la fenêtre à petits carreaux déformait les choses, comme du jello. Le paysage en devenait plus anodin, moins important. Quand ils avaient déménagé, Roy avait déclaré que cette maison était trop modeste. Evelyn est si souvent passée ici qu’elle a l’impression de connaître les pensionnaires. Deux sont pliés en fauteuil roulant, dont un vieux survivant de la trisomie. Les handicaps des autres sont plus vagues. Assis ou debout, ils semblent cependant tous ébranlés d’être le front de mer. Il est difficile de préciser pourquoi, mais même en maillot de bain, ils paraissent bizarrement vêtus. Evelyn a saisi au vol des bribes de conversation. Un homme en shorts bleu vert pose sempiternellement la même question : quelle sorte de sandwiches recevront-ils aujourd’hui ? Une femme grassouillette, dans la trentaine, demande souvent aux autres quand Mary (« Mè-Hi ») viendra. Il est courageux d’avoir implanté un foyer de groupe à cet endroit. Les voisins doivent être nerveux quand ils pensent à la valeur de leur propriété. Evelyn voit les pensionnaires du foyer comme les gardiens de la plage. Pas certains des raisons qu’ils ont d’être ici. Quel merveilleux contraste avec le reste de la race humaine. En ville plus tôt cette semaine, regardant se presser les foules de passants résolus, Evelyn avait eu un bon aperçu de la maladie mentale de masse. Elle sait que les pensionnaires ne sont pas moins compliqués qu’elle mais en tant que groupe, ils ressemblent à un potager. À la différence des fleurs tournées avec confiance vers le soleil, ces gens poussent au petit bonheur. Un poivron de travers, une courge qui pendouille, une betterave qui pointe sa pourpre inquiétude vers le sol. Ils sont trop humbles pour avoir des questions à propos du soleil. Mais s’ils en avaient, ils les poseraient à Rolf. Il est blond, les yeux d’un bleu de glace, sûr de lui, raison pour laquelle Evelyn l’a baptisé Rolf. Il est soit le propriétaire de la maison, soit le responsable du foyer. Assis dans sa chaise, avec de petits gestes ou des mouvements latéraux du poignet, il dirige, à leur place, la vie des pensionnaires. C’est ce qu’a déduit Evelyn des regards furtifs qu’elle leur a lancés. On ne veut pas être surpris à se prélasser du spectacle des handicapés. Rolf bouge rarement de sa chaise. Il est le roc au milieu de l’incertitude des autres. Il lui rappelle ce que lui avait dit une vieille Tibétaine sur les marches du musée des Beaux-arts à Oakville : une bonne méditation, cela ressemble à rester assis sur sa chaise, même quand on a les cheveux en flammes. De toute façon Rolf la verra et ne jugera pas. Il a l’habitude de donner des sandwiches à ceux dont la mue a été difficile. Evelyn retourne à son extrémité de la plage. Il fait chaud maintenant et elle meurt de faim. Après un coup d’œil pour vérifier que personne ne la regarde, elle s’enfonce dans ses buissons, lève sa bouteille d’eau et, pour s’emplir le ventre, la vide. Un ouah hostile l’effraie. Un chien, qui gronde sourdement, suit maintenant son museau jusqu’au centre de la clairière. Evelyn cesse tout de suite d’avoir peur parce que l’animal est vieux et petit. Le regard du chien accuse Evelyn de s’être introduite sans autorisation dans une propriété privée. Puis de tricherie. Ils se jaugent un moment. Elle crie : Va-t’en ! exactement au moment où un homme de l’autre côté des buissons crie : Viens ! Après un dernier ouah de blâme, le chien s’en va ou vient, et la coïncidence pousse Evelyn à secouer la tête. Quand elle ressort des buissons, elle fait un bref instant semblant d’être une cueilleuse de petits fruits désappointée. Puis elle scrute l’océan pour repérer Caddy, le semi-célèbre monstre marin. Elle redescend la plage et repasse devant le foyer de groupe. Toujours personne. Les talons hauts d’une dame cliquettent sur le dallage d’une allée entre le foyer et la maison voisine. La femme lance avant de rentrer un regard dégoûté au foyer mais Evelyn remarque surtout son chapeau. Un grand chapeau du dimanche. On est donc dimanche, et Rolf a peut-être amené ses ouailles à l’église. Les foyers de groupe sont les champions des sorties gratuites. Neuf ou dix flâneurs profitent de la plage. Un de ces jours elle tombera peut-être sur une vieille connaissance. Quels sont les risques ? Elle a grandi à quelques milles d’ici. Reconnaîtrait-elle un homme de quarante-cinq ans qu’elle n’a plus vu depuis l’école secondaire ? Ou moins vraisemblable encore, la reconnaîtrait-il ? Par contre, à cause du temps qu’elle a passé ici, elle reconnaît deux promeneurs. Ils la reconnaissent donc aussi. Elle craint le jour où ils seront assez familiers pour l’aborder. « Alors, demandera le monsieur-propriétaire, quelle maison vous appartient ? » Evelyn mentira : « Celle couleur pêche, style ranch, en haut de la colline » et elle montrera du doigt la demeure d’Iris, la partenaire de bridge du monsieur. Evelyn patauge dans l’eau et trouve que les bas-fonds boueux près de la marina sont plus chauds. Elle y plonge, s’y baigne et pétrit sans savon son crâne. Mais pendant qu’elle se sèche au soleil, elle se rend compte que quelque chose lui colle à la peau. Déjà elle est prise de démangeaisons. Elle examine l’épaisse couleur de l’eau, réfléchit à son odeur fétide, et la douloureuse image lui vient de capitaines vidant les ballasts de leurs navires. Les palourdes, petites bouffeuses de merde, sont beaucoup plus nombreuses ici aussi. Elles jaillissaient sur ses mollets quand elle foulait le fond de sable envasé et marchait sur leurs dos durs et grumeleux. Les bandes indiennes qui vivaient aux abords de ces eaux se surnommaient elles-mêmes Les Mangeurs de Palourdes. Description ni flatteuse ni réductrice. Précise. Et nous, que sommes-nous ? Soyons précis : des gens pressés. Des bouffeurs de planète. Le soleil est notre roi violent et l’océan, notre vaste reine. Notre reine est étendue face contre terre et voyez ce que nous lui faisons subir. Evelyn doit trouver une plage où les palourdes sont comestibles. Il lui faut quelque chose pour creuser et un récipient. Mais pour l’heure, à cause de sa baignade, elle aura sans doute attrapé l’otite des piscines. Elle l’a eue une fois quand elle était enfant. Hurlements et kyrielle d’antibiotiques. Il faut deux heures de marche d’ici au centre-ville où existe une clinique pour sans-abri qui soigne les indigents. Hurlera-t-elle quand elle la trouvera ? La douleur est-elle son prochain défi ? Elle ne l’a jamais supportée. Il y a un hôpital normal à un mille à peine. Il était peut-être imprudent de se défaire de ses pièces d’identité. Une chose peut-elle être à la fois nécessaire et imprudente ? Elle venait de signer les documents suite au décès de Claude (que sa sœur la plus proche l’avait, lors d’un interurbain, autorisée à signer) et se trouvait dans l’ascenseur de l’hôpital en compagnie d’un homme bien vêtu. L’odeur de son eau de Cologne était forte. Evelyn la sentait jusqu’au fond du nez et soudain, revoici le visage mort de Claude, récent, horrible. Puis dans le couloir une femme avait un parfum capiteux, et de nouveau le visage de Claude, plus précis qu’un cauchemar. À l’extérieur dans la foule, cela avait continué et Evelyn s’était dit qu’il devait y avoir le même produit chimique dans les parfums des gens et dans le shampoing ou le savon dont l’hôpital s’était servi pour laver Claude. Quand elle s’était penchée pour l’embrasser ou lui murmurer des choses à l’oreille, elle l’avait senti. Une odeur inhumaine qui lui avait raclé les sinus. À présent quand elle croisait des gens parfumés, elle continuait de la sentir, et la sentir signifiait voir Claude au moment de son dernier souffle, ses muscles flasques, son visage vidé de son sang, ses joues jaunes et grises, sa moustache qui pointait hors du jaune et du gris. Ses yeux vides comme de l’étain. Ce fut donc l’odeur qui l’avait poussée vers l’océan où il lui était possible de garder le visage levé dans la brise. À quelque reprises elle avait essayé de retourner en ville, peut-être même d’y trouver un hôtel. Jusqu’à ce qu’elle laisse ses cartes de crédit et ses pièces d’identité quelque part. Mais même quand ils ne sentaient rien, les rues et les gens étaient difficiles à supporter, leurs complications, les étranges désirs qui irradiaient d’eux. Les jeunes étaient maintenant si cool que rien n’importait plus, sinon être cool. Ceci aussi avait poussé Evelyn loin des rues : tous ces jeunes qui essayaient de singer Tommy. Et il y avait eu cet article dans le journal : Le Rocket lutte pour sa vie. Une idole du hockey, loin dans l’Est, était dans le coma. Coïncidence : Claude venait de perdre son propre combat et c’était au tour de Maurice Richard, le Rocket, le héros préféré de Claude qu’il admirait au point d’avoir du mal à trouver ses mots quand il parlait de lui. Maurice Richard était peut-être le lien le plus fort qui rattachait Claude à son enfance difficile au Québec. Evelyn se dépeignait vaguement Maurice Richard dans son uniforme rouge, ses grands yeux brillants. Comment ce titreur savait-il que le Rocket luttait pour sa vie ? Voici une idole auréolée par un facile mensonge de plus. Elle aurait donné les soixante-treize sous qui lui restaient en poche pour lire un autre gros titre : Le Rocket hagard et terrorisé. Le mensonge permanent l’avait aussi conduite sur la plage. Roy aura droit à une explication quand elle lui téléphonera. Il la mérite. Mais à ce stade elle n’a rien à lui dire qu’il soit capable d’entendre. Ce style de camping, son indigence délibérée, sa quête d’un sandwich sont inconcevables pour Roy. Et elle devrait quitter cette plage. N’est-ce pas ce qu’elle aurait de mieux à faire ? Aller trouver Tommy. Elle l’a promis à Claude. Elle tapote le tube à cigare dans sa poche, essaie de se visualiser qui remet ce père à ce fils. Elle a maintenant de l’eau jusqu’en haut des genoux. La marée a monté pendant qu’elle réfléchissait à d’interminables choses. Elle retourne dans sa clairière, s’assied, dessine dans le sable avec une branche, pleure juste un peu et le remarque à peine. Elle dessine un caricatural Caddy, lui trace un sourire, puis l’efface, le remplace par une bouche inexpressive, une simple ligne. C’est au centre-ville qu’elle a entendu le nom de « Caddy » pour la première fois. Le jeune type bégayait, bassinait les oreilles des autres gars qui mendiaient avec lui, parlait d’un monstre marin qui était apparu deux fois ce printemps. Ils devraient tous faire du pouce jusqu’à la baie Cadboro avec une caméra. Une photo du monstre leur rapporterait « full argent, genre ». Les jeunes avaient plutôt mis leur monnaie en commun pour s’acheter une limonade fortement alcoolisée et Evelyn s’était retrouvée dans le coin d’une bibliothèque. Était-ce la même créature que Claude jurait avoir vue ? Elle lut qu’il y a soixante-dix ans la créature fut baptisée « Caddy », diminutif de Cadborosaurus, après qu’un personnage respectable, un conseiller municipal l’eut repérée dans la baie Cadboro. Beaucoup d’autres personnes au nord et au sud de la côte avaient vu des créatures similaires. L’image qu’en donnaient les pétroglyphes indigènes ressemblait aux descriptions des navigateurs et des pêcheurs : une tête de camélidé, deux cornes noueuses, une sorte de crinière filiforme. Ceux qui avaient vu la bête de près avaient beaucoup insisté sur ses yeux : immenses et (un mot qu’elle lut plus d’une fois) « gentils ». Evelyn a le sentiment que des grands yeux indiquent un prédateur des profondeurs obscures plutôt que la « gentillesse ». Malgré tout, les témoins, déjà au bord délicat du ridicule public, se sentaient obligés d’ajouter que ces yeux n’étaient pas seulement « gentils » mais aussi « calmes » et, fait plus étonnant encore, « apaisants ». Claude n’avait pas donné de nom à son monstre. Elle se rappelle les fois où elle l’avait entendu raconter l’histoire et se souvient que personne ne l’écoutait vraiment. Il travaillait en mer non loin de la côte à bord d’un remorqueur qui pendant des jours se traînait à deux milles à l’heure. Il terminait toujours de la même façon : « Je ne sais pas, diable ! ce que c’est mais ow, je sais que c’est quelque chose. » Elle entend clairement son ow. Peut-être un « wouah » ou un « wouaouh » mal prononcé. Il le répétait à tout propos. L’onomatopée traduisait la stupéfaction. Ou la méfiance. Ou signifiait qu’il comprenait. La semaine dernière quand il l’avait dite dans son lit d’hôpital, elle aurait pu signifier tout cela à la fois. Evelyn regarde de nouveau le foyer de groupe au loin. Les pensionnaires sont finalement sur la pelouse. Les deux gars en fauteuil roulant, la grosse femme qui dit « Mè-Hi ». Evelyn voit la tête blonde et immobile de Rolf. Elle se lève, étourdie un moment, puis trouve sa brosse à cheveux. Elle sera franche avec Rolf : Je n’ai rien à manger. Je ne vous embêterai plus demain. Et : Mendier n’est pas mon genre. Pendant qu’elle se brosse les cheveux, elle tourne la tête et jette un long regard sur l’océan pour repérer Caddy, tic romantique auquel elle prend plaisir depuis quelque temps maintenant. Elle se rend compte qu’elle est vraiment persuadée qu’elle le verra. Elle veut surtout voir ses yeux. Pour s’en approcher à ce point, il faudra qu’elle soit à bord d’une embarcation. Une embarcation semble indispensable. Pour rechercher Caddy, puis trouver une plage où les palourdes sont comestibles. Où le Peuple des Hommes vécut un jour. Les cheveux lissés, les démangeaisons de son cuir chevelu calmées pour le moment par les coups de brosse, Evelyn avance sur la plage. Elle a apporté ses choses, sa couverture roulée autour de son chandail, sa bouteille d’eau, son canif, sa brosse parce que si tout va bien elle demandera si elle peut laver ses effets, demandera peut-être aussi de prendre un bain. Il est même possible que Rolf s’informe du genre de sandwich qu’elle préfère. Elle dira au thon, au fromage, avec beaucoup de salade. Elle ne refusera pas s’il lui en offre un second. La plage est maintenant un éparpillement d’enfants, de chiens, de jouets en plastique de couleur vive. Il y a vingt ans c’aurait été le bord du lac Ontario. Tommy et elle. Elle se souvient qu’elle lui donnait des petits pots de yaourt vides et de grandes cuillères et que lui reluquait le plastique rouge, bleu ou jaune des autres gamins. Elle ne se rappelle pas de Roy et Tommy ensemble sur cette plage. Roy est ailleurs. Il sourit et coupe un ruban. Non, erreur, vingt ans plus tôt il n’était pas encore monsieur le maire, n’était même pas conseiller municipal. Evelyn se rappelle la première fois qu’il a été élu. Lors du barbecue de la victoire, elle avait demandé : « Monsieur le maire veut-il un cornichon avec ça ? » Il avait eu un petit rire poli mais son regard avait signifié à Evelyn que ses fonctions n’étaient pas un sujet de plaisanterie. C’est une autre des raisons de la présence d’Evelyn ici en route vers un étranger pour lui quémander un sandwich. Mais si elle lui téléphonait, Roy viendrait. Si elle prononçait juste le mot « Victoria », il serait ici demain et la chercherait dans toute la ville comme un désespéré. Impossible pour lui de savoir qu’il devrait s’asseoir et l’écouter s’il la trouvait, et que ses inquiétudes prendraient alors un tour tout nouveau. C’est un brave homme, juste un brave homme, et c’est une autre des raisons de la présence d’Evelyn ici. Elle se sent de plus en plus faible à mesure qu’elle se rapproche de son sandwich. Son ventre s’est tourné pour l’affronter. Elle sait qu’à partir de maintenant il ne la laissera plus tranquille. Elle est à une vingtaine de pas du foyer de groupe quand s’élèvent des hurlements et de féroces grognements. Il est difficile de séparer les deux sons parce qu’ils proviennent tous les deux du même brutal endroit. Une fillette de six ou sept ans et un chien. Il y a du sang. Les cris d’un père plus stridents que ceux de sa fille. Plusieurs adultes assènent des coups de pied au chien mais il ne lâche pas l’enfant. Un morceau de poulet frit gît dans le sable ; c’est peut-être une des raisons de l’attaque. Le chien trapu et musclé est gris, presque mauve. Peut-être un pitbull mais Evelyn n’a jamais su reconnaître cette race. Les crocs du chien sont enfoncés profondément dans l’aisselle de la fillette. Il y a beaucoup de sang. Le chien, qui reçoit des coups sur la tête, aplatit ses oreilles et louche. Il y a quelque chose d’antédiluvien et de reptilien dans sa manière de se cramponner. Les pensionnaires du foyer s’approchent timidement de la clôture de la digue. Ils geignent, gémissent. La poitrine de la grosse femme se soulève. Rolf, qui n’a pas quitté sa chaise, regarde et parle tranquillement à quelqu’un. Evelyn ouvre violemment la grille de l’entrée du foyer et en gravit à toute allure les marches. Pourquoi Rolf ne s’est-il pas précipité au téléphone ? Elle lui crie : « Le 911 ! Vite ! » mais Rolf ne bouge toujours pas, même quand elle hurle debout devant lui et montre du doigt les portes vitrées de son patio. Les sons qu’il émet sont confus, à peine audibles, et elle se rend compte maintenant que depuis le début il ne parlait à personne, sauf à lui-même. Ses yeux d’un bleu de glace révèlent une confusion mentale plus immatérielle que celle de ses colocataires. Il a sur les bras des croûtes. De brûlures, semble-t-il. Elle sent une bouffée de son eau de Cologne. De retour sur le sable elle s’éloigne du vacarme et des cris d’un pas modérément rapide. Il n’y a rien à faire et elle ne veut pas savoir. À l’heure qu’il est plus d’un propriétaire aura déjà regagné l’intérieur de sa maison pour téléphoner. Il vaut souvent mieux se retirer calmement. Quand Evelyn aperçoit l’embarcation, elle bifurque et s’en approche, sans se presser. C’est un canot pneumatique. Il ne ressemble pas à ces canots jaunes et bleus d’enfants. Il est plus grand, couleur olive avec un motif de camouflage qui imite la grenouille. Deux rames en plastique pointent en l’air, tournées vers l’extérieur, petites ailes antiques. Evelyn a dans sa poitrine le sentiment d’aller de l’avant, pas de fuir. Elle jette sa couverture roulée dans le canot, le pousse jusqu’à ce que l’eau lui arrive aux genoux. Elle est glacée et accentue les démangeaisons qui lui grattent la tête. Pas très loin derrière elle les hurlements et les cris s’élèvent et s’estompent comme si l’enfer avait un rythme. Quand Evelyn se hisse à bord, l’eau lui dégouline des jambes et son derrière est mouillé quand elle s’affale pour s’asseoir. Elle pousse de côté une canne à pêche télescopique et ce qui a merveilleusement l’air d’un sac à dos de promenade contenant un lunch. Il lui faut un peu de temps pour se rappeler comment ramer, puis elle trouve le rythme et son canot avance. Elle envisage pendant une fraction de seconde que ce canot pourrait être celui de la petite fille. Mais c’est impossible parce que si ce l’était, Evelyn devrait mourir. Si elle est théâtrale et en remet, seul le soleil l’observe. Environ cinq minutes plus tard elle entend la voix grave d’un homme qui crie dans sa direction mais ses cris sont assourdis, Evelyn a presque contourné la pointe et un courant favorable la porte.
© Éditions de la Pleine Lune 2009
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«Le Malentendu» |
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Architecte, lauréat d’un prix international, Salah Benlabed a enseigné l’architecture à l’Université d’Alger. Installé à Montréal depuis une quinzaine d’années, il est coauteur d’un recueil de poèmes intitulé Quand la terre tremble, édité par le Centre culturel algérien ; il a participé au Festival arabe de Montréal par des conférences et des lectures de ses poésies et, en 2004, a monté un spectacle autour d’Abû Nuwâs, poète de la transgression du Bagdad du huitième siècle. Depuis 2006, il a publié deux recueils de nouvelles et un roman aux éditions de la Pleine Lune. |
Un village est sujet à toutes sortes
Le 9 janvier 1986, j’avais vingt-huit ans et j’étais à Varsovie ; je préparais un doctorat en chimie et l’Université de Torun avait accepté de m’aider. Dans ma tête, j’avais tracé ma vie : j’inventerais un produit, mais pas nucléaire, non : près de là, Tchernobyl allait s’en charger quelques mois plus tard ! Les Polonais étaient très avancés dans ma spécialité, même si leurs chercheurs travaillaient dans les conditions du temps de Marie Curie. Et puis, il y avait Iéna, une jeune dame qui me tournait autour et dans la tête. Mais je résistais ; je me doutais de ce qu’elle recherchait : que je lui obtienne un poste chez moi pour qu’elle puisse traverser le rideau de fer avec son frère ! Ce jour-là, j’étais à l’hôtel, un grand édifice qui fait face à ce qu’ils appellent « le gâteau de Staline » parce qu’il a été construit par les Soviétiques d’alors. Iéna était venue m’y chercher pour me faire visiter, main dans la main comme des écoliers, ce bâtiment imposant, et nous y avions été rejoints par son frère. Ensuite, tous trois avions fait une longue marche dans le froid intense du vent qui venait de la toundra – mais elle tenait encore ma main – jusque dans le vieux quartier bourgeois, et je jure y avoir entendu Chopin jouer dans mon crâne ! Puis nous étions retournés à mon abri et le charme s’était brisé. Je me souviens qu’ils m’avaient proposé un verre au bar de l’hôtel et que sur leurs conseils, j’y avais bu de la vodka ; je ne suis pas buveur mais cette fille superbe sentait si bon et j’espérais qu’un verre m’aiderait à battre ma timidité. Après quoi nous étions montés dans ma chambre et tandis que nous parlions chimie, le frère s’était souvenu qu’il avait un important rendez-vous et qu’il devait s’absenter pour au moins une heure ; il reviendrait chercher sa sœur après cela ; peut-être qu’après cela nous pourrions aller ensemble au Crocodile, le restaurant à la mode en ces temps socialisants. Sitôt le frère sorti, sa sœur s’était allongée sur le canapé et avait commencé à me regarder comme s’il me manquait quelque chose. Il me manquait, c’est vrai, un peu d’affection mais à laquelle s’opposaient mon trop-plein de conscience et la crainte de ne pas comprendre leurs signes. Je suis donc resté sagement assis sur le fauteuil, face à cette superbe créature, tentant de maintenir la conversation dans des limites professionnelles. J’étais peut-être amoureux mais il y avait ce doute : qui parlerait d’amour entre deux étrangers s’échangeant des services ? Et je ressassais ce questionnement quand le téléphone avait sonné ! Dans ma culture, on croit beaucoup aux signes du destin : l’appel était de mon grand-père. Du haut de sa lointaine montagne, il me demandait de rentrer vite en m’assurant qu’il ne se passait rien de tragique ni de grave : il avait simplement besoin d’avoir avec moi une discussion importante. Deux jours plus tard, j’étais chez nous, tout en haut, tout au fond de la précaire maison de mes ancêtres. Dans la pièce dénudée de mobilier où il m’attendait, il y avait ce parfum qui vaguait dans mon esprit ; il y avait encore le silence gênant de la chambre d’hôtel dans ma conscience, et beaucoup de regrets aussi à l’évocation d’un prénom de femme ! Je revivais le matin du jour de mon départ, quand la serveuse du restaurant de l’hôtel, comme chaque matin depuis mon arrivée, m’avait demandé : « Petit déjeuner continental, anglais ou polonais ? » et que j’avais répondu : « Une bouteille d’eau ! » J’avais eu besoin de soigner ma nausée. De vodka ou de parfum, je ne sais plus... Mais le vieux a parlé et tout cela s’est évaporé... ! Avec mon grand-père, pour ce genre d’affaires, il n’y a pas de discussion. Pour lui, une décision prise par les plus sages de nos membres devait s’appliquer comme un diktat. Il n’y avait donc pas d’autre éventualité pour moi puisque la question avait été tranchée par leurs palabres. Je ne dis pas que je m’y suis opposé ni même que j’ai tenté d’en discuter, mais j’ai quand même suggéré quelques arguments en ma défaveur : mon incompétence dans ces vieilles choses, ma méconnaissance des traditions (« Elles sont en toi sans que tu ne le saches », avait-il rétorqué.) et, ce dernier : l’avantage que je pouvais représenter pour nos gens de par ma position de scientifique universel. Sans un geste, il avait tout balayé et le lendemain il avait cessé de parler : il est mort aux aurores. Après sa disparition – peut-être avez-vous regardé ses obsèques à la télévision – je ne suis pas retourné à Varsovie ; je ne me suis même jamais éloigné plus de cinq jours de cette chambre ! Je n’y ai traité que de petits détails communs sauf, parfois, lorsqu’une autorité officielle venait s’enquérir de la position de notre tribu sur des dossiers plus généraux. Je réunissais alors les plus respectés pour débattre de la question : des vieillards en gandouras usées, sans voix et souvent sans dents, mais aussi des plus jeunes, respectueux, qui ne font que hocher la tête après avoir tout juste suggéré quelque idée nouvelle. Car il n’y a ni votes ni élections officielles dans notre tradition (contrairement à la plaine où l’on se bat à coups de traîtrise), mais des choix qui s’imposent d’eux-mêmes ; sans opposition ! Je dirais que nous sommes un régime parlementaire car nous discutons longtemps, mais avec peu de mots : ici le regard exprime toujours ce que dicte la sagesse de la conscience. Nous sommes en quelque sorte les Indiens de l’Afrique et je comprends vos sourires. Mais c’est comme cela ! Mes connaissances en chimie m’ont peu servi ; toutefois, aujourd’hui, nos moulins fonctionnent à l’énergie éolienne (ce sont donc encore des moulins à vent), nous utilisons les vaccins les plus récents et nous avons ce pont métallique qui enjambe le ravin, et le bus aussi qui le traverse en ce moment. Mais le téléphone portable n’est pas aussi répandu que dans la plaine ! Notre tribu n’a pas accordé de soutien ni d’aide aux assassins, comme elle n’applaudit aucunement aux méfaits des tenants du pouvoir. Elle ne s’est pas mêlée de cette seconde guerre (les événements tragiques, comme écrit la presse) qui n’est pas arrivée par les airs, ni du ciel ni de la route : elle est souterraine, sous-entendue, sous contrôle, sous-mission à des forces lointaines, insoupçonnées de nos gens... Bien sûr, les premiers ont tenté de m’assassiner tandis que les autres, pour m’éloigner sans porter atteinte à l’honneur de la tribu, m’ont proposé un poste d’ambassadeur ; mais on ne peut représenter que sa tribu, n’est-ce pas ? Aujourd’hui nous sommes de nouveau isolés, autant qu’il y a cent ans ! Je ne peux pas vous le cacher : l’année où le mur a chuté, j’ai fait un saut à Varsovie (Hôtel Forum, chambre 721) juste pour vérifier la justesse de mon choix. Rien n’y avait changé, sauf que le divan avait été remplacé par deux fauteuils et que j’ai dû payer ma chambre en dollars américains ! Ce n’était donc qu’un rêve, ou un cauchemar, je ne sais plus ! Frère et sœur avaient peut-être fui sans mon aide... Après quoi, je suis revenu à ma fonction, mais pas moins angoissé : figure de proue, homme témoin et équilibriste de palabres, le chef de tribu avait fort à faire avec les retombées de la chute du mur. Car cette démolition nous a affectés, la tribu et moi-même, jusqu’aux hameaux les plus élevés : on dit que nos montagnes vont se moderniser, s’enrichir... Peut-être des hôtels ? On dit aussi que par là, il y a, paraît-il, du minerai d’uranium qui a foutu une belle pagaille : les jeunes s’en vont, des étrangers surviennent et la tribu est atomisée ! Nul ne vient plus demander notre avis ; je n’y puis plus rien, mais je reste pour veiller sur la tombe de mon grand-père même si je n’ai plus aucune autre attache ici, ne m’étant pas marié pour pouvoir me consacrer exclusivement à ces gens... Maintenant je dois arrêter là ce récit, car j’ai un avion à prendre demain depuis la Capitale : je vais passer quelques jours de vacances en Pologne. Oui ! Dix ans après que le mur se soit effondré, et avec lui la moitié de l’humanité, les archives des Services de sécurité de la Pologne communiste ont été ouvertes : dans le dossier qui la concernait, Iéna a retrouvé mon nom et mon adresse avec cette indication « à surveiller : possibilité d’espionnage scientifique ». Ce mur qu’elle haïssait parce qu’il l’avait empêchée de me rejoindre, m’a-t-elle écrit, l’a convaincue, quand il est tombé, de rester là-bas pour en démolir les plus profondes fondations. Comme je ne peux pas dire des choses aussi radicales, je vais profiter de ce voyage pour aller en discuter avec elle à Varsovie... © Éditions de la Pleine Lune, 2009
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Pura vida |
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Née en 1982, Mylène Durand |
La playa. Un nageur. Quelques surfeurs. Des touristes. La plage s’emplit toujours. En voilà dix, cent, mille : elle déborde de partout. Les gens se promènent, se prélassent ou nagent. Certains marchent lentement, leurs pieds foulant l’eau au passage. D’autres dorment encore un peu sur des chaises longues louées à l’heure, alignées le long de la plage. Oui, c’est plein, c’est retentissant : des cris, des rires, des éclaboussements. Cette musique, Andres l’adore et chaque matin il profite de la mer et la plage calmes, silencieuses, avant l’arrivée progressive des hommes et femmes le long de la côte, qui se suivent presque à la queue leu leu, à la manière d’une espèce de rituel païen. À mesure que le soleil avance dans le ciel, la masse d’hommes s’épaissit. Les vagues montent. L’écume se pose sur le sable. Andres respire profondément. Salue de la tête les gens qu’il croise. Un sourire tranquille sur les lèvres, que tous lui rendent. Pura vida. Il n’échangerait son pays, sa côte riche, pour rien au monde. * * * Andres pousse la porte de sa petite maison. Elle craque, comme toujours. Et il aime ça, les bruits du retour à la maison après le surf. Les pieds dans le sable qui crisse, le souffle encore un peu fou, les portes qui claquent. C’est cela rentrer chez lui, une ritournelle qui l’accompagne par-dessus le vrombissement des flots encore présent au creux de ses oreilles. Encore vibrant jusque dans ses mollets. Son corps entier, si vivant. Il hume l’air ambiant en fermant les yeux, se laisse enivrer par la moiteur et la nouvelle odeur dans la maison. Clarisse. Il n’est plus seul désormais avec le pépiement des oiseaux. Il ôte lentement sa combinaison qui lui colle au corps. Il laisse des gouttes d’eau salée partout. Du sable aussi, derrière lui, traces de son trajet. Il s’en fiche. Il porte avec lui un peu de sa terre. Il est fier d’être installé près de la l’océan Pacifique, et fier, par-dessus tout, de sa peau de costaricien, pleine de lumière, et résistante. Un gros lézard sur le bord de la fenêtre fixe l’homme. Incroyablement immobile. Andres fait claquer sa langue ; le lézard tourne vivement sa tête vers lui. Ils s’observent un court moment, sans bouger. Comme si Andres communiquait avec le reptile. Comme s’il connaissait le langage des bêtes d’ici. Il tend la main, lentement, doucement vers le lézard vert. Maintient sa respiration. Alors qu’il va le toucher, le lézard s’enfuit, d’une rapidité époustouflante. Andres sourit. Nu, il entrouvre le rideau de la chambre à coucher. Clarisse est couchée au milieu du lit. Roulée en boule, en train de s’éveiller. Il a besoin de vérifier qu’elle est toujours là. Qu’elle ne s’est pas évanouie, comme une chimère sur les eaux. Elle dort beaucoup. Il n’ose jamais la réveiller. Il a accueilli Clarisse tout naturellement. Il l’avait vue quelques fois, avant, dans un petit restaurant. Sa peau blanche qui pelait, brûlée par le soleil trop fort. Ses yeux rougis. Ils se sont beaucoup regardés, ont tenté de communiquer. Difficilement. Mais quelque chose se passait. Elle l’a suivi chez lui presque sans hésitation. Peut-être n’avait-elle pas d’endroit où aller. Depuis, ils s’étaient rapprochés. Elle est restée. Se détend, jour après jour. Lui aussi se sent plus léger. Il n’a aucune envie qu’elle parte. Il ne sait pas le lui dire. Il retarde le moment des questions. Elle sera en retard au travail aujourd’hui. Elle a trouvé un emploi dans un petit hôtel sympathique près de la plage. Elle traîne dans le vieux lit, s’enroule dans la couverture usée, mince, comme dans une bonne vague chaude. Elle s’imprime dans ses affaires. Il constate que ça ne le dérange jamais. L’heure avance. Il sait pourtant que son patron ne lui en voudra pas. Le seul horaire de monsieur Rojas, c’est le soleil. Et pour l’instant, celui-ci disparaît derrière d’épais nuages gris, emprisonnés par les sommets des montagnes, un peu plus loin. Ils approchent. Clarisse peut jouer un peu avec le temps. Ici, il est élastique. Andres est un homme de peu de mots. Mais il sourit beaucoup. C’est ce qu’il fait lorsque Clarisse paraît, en sous-vêtements, dans la cuisine. Elle lui sourit à son tour, timidement. Ils ne se connaissent pas beaucoup, se comprennent à peine. Il parle espagnol, et elle, français. Mais il y arrivent. Leurs corps, eux, se sont compris tout de suite. Elle passe sa main sur la combinaison que vient d’enlever Andres. Ça sent la mer. La terre aussi. Plus loin, sur une chaise, traîne son uniforme de travail. Celui avec lequel il se rend au Parque Nacional pour guider des touristes qui veulent voir des paresseux, des singes, des serpents. Il connaît tout ce monde grouillant de bêtes et d’insectes, de reptiles et d’oiseaux. Il demeurera dans les sentiers battus avec eux. Il emmène Clarisse au cœur d’une autre jungle. La vraie. Il a tôt fait de se couvrir d’une serviette. Il est là, un ananas dans les mains, un sourire plaqué sur le visage. Il s’approche d’elle, laissant le fruit sur la table. Se colle à elle. Leurs corps sont chauds. Ils s’embrassent comme s’ils le faisaient depuis des lustres. Es mi jungla, tente-t-elle. Tu es ma jungle. Ils rient. Son accent est terrible. Une pluie déchaînée s’abat soudainement sur les plages, faisant voler le sable, fuir les petits crabes dans leurs trous. Dans la maison, les deux corps, ne faisant qu’un, se laissent envelopper de cette bruine légère et ce vent tiède qui imposent un court moment d’éternité. * * * Pura vida, pense-t-elle, comme ils disent dans ce pays. Chaque fois qu’elle se rapproche d’Andres, hume son odeur forte d’homme, de chaleur et d’océan, une odeur à la fois étrangère et familière, elle oublie. Sa fuite, son arrivée dans un pays inconnu où personne, ou presque, ne parle français. Elle se sent comme dans une immense bulle d’eau, à l’abri de tout ; elle voudrait désapprendre ce qu’elle a appris, ne plus se souvenir de ce qu’elle a connu. Elle ne peut fermer les yeux sans voir la maison blanche, parfaite, symétrique et étanche. Tellement que rien n’en sortait. Que personne ne voyait, n’entendait. Cette maison refermée sur elle-même, comme une petite prison dorée, elle la revoit à chaque fois. La demeure de son enfance. La maison d’Andres, au contraire, est ouverte. De grandes fenêtres, des ouertures entre les planches, un puits de lumière. Elle réalise qu’elle est si loin. Que les habitations d’ici, chancelantes, un peu croches, lui font du bien. Cela lui convient, ces irrégularités, ces imperfections. Tout est à l’état brut. Tout est vrai. La pluie recouvre tout autour. Un rideau, un mur temporaire enveloppe Andres et Clarisse. Ils se cramponnent l’un à l’autre. Et si, après la pluie, ils recommençaient ? Lorsqu’Andres plante ses yeux brun, presque noirs dans ceux, bleus, clairs de Clarisse ; lorsqu’il pose une main dans le bas de son dos et l’autre, dans ses cheveux ; lorsqu’il la touche, qu’il la sent, si près ; lorsque leurs deux corps humides cherchent à se fondre l’un dans l’autre, oui, il jurerait qu’elle va rester. Clarisse sent son ventre se tordre. Elle ouvre la bouche, veut lui parler. Tout avouer, dans un souffle : de toute façon il ne comprendrait pas et elle serait libérée. La confession demeure au bord de ses lèvres. Pourtant, elle sait comment faire, elle l’a fait tant de fois par le passé. Elle se souvient de la confession, à l’église. Obligatoire. Elle devait tout avouer, même ce qu’elle n’avait pas fait. Mais ici, rien n’est comme avant. Auprès d’Andres, elle a l’impression que rien ne serait péché. Peut-être a-t-elle tort. Elle ne dit rien. Elle ne dit surtout pas les grands yeux bleus, humides, éclatants, dont elle a toujours été fière. Les regards aimants. Les petits bras tendus, leurs visages ronds. Elle ne peut pas formuler ces mots, c’est impossible, elle ne peut lui confier que là-bas, au Québec, deux enfants la cherchent, la pleurent, souffrent encore plus qu’elle a elle-même souffert de la destruction de sa propre famille. Elle retient ses larmes. La pluie s’arrête. Le soleil revient, aussi rapidement qu’il a disparu. Clarisse sort dehors, le sable mouillé s’accroche à ses pieds nus. L’averse est définitivement passée. Ce sera une journée magnifique, finalement. Comme d’habitude, au bord d’une plage parmi d’autres au Costa Rica. © Mylène Durand, 2010
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Extraits de D |
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Jean Yves Collette est
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DÉSAMOUR Je ne veux pas rater l’occasion qui m’est offerte de saluer Marie-Hélène et de répéter, pour la première fois, la phrase qu’elle m’avait jetée, mi-souriante mi-sévère, le 28 juillet 1981 (l’heure m’échappe, mais ce devait être en soirée) : « Je n’aimerais pas que l’autochtone soit une femme légère. » Ses boucles blondes, son nez droit, sa bouche fine, ses yeux bleu-gris, sa pâleur... ne disaient pas autre chose alors que (traduction) : Moi, Marie-Hélène, fille de Québec (la ville), je ne veux pas être perçue comme une fille facile. Moi – moi et non pas elle – simple touriste de fin de semaine, simple mais assidu, j’ai cru quelques secondes à une autre des cruautés prodigieuses qu’elle lançait à tout moment... Plus tard, ayant compris soudain quelque chose d’inénarrable, j’ai été traversé de désamour.
DÉSIR « Pourquoi tardes-tu tant à me prendre ? », demande-t-il, à haute voix, en s’adressant à la photographie grand format qui sort de la bouche chuintante du photocopieur. Le décompte automatique ne lui laisse pas de répit ; il saisit des paquets d’images évidemment toutes identiques, mais il les examine comme si son attention soutenue pouvait l’amener à découvrir des variantes dans l’image de son aimée ; un sourire peut-être... Il tape les feuilles sur la table pour les égaliser, puis il en superpose les paquets pour en faire une seule pile bien droite. « J’aimerais que tes bras m’entourent et me serrent très fort... » marmonne-t-il. Il a mesuré l’un des murs de sa chambre : six cents trente centimètres de largeur par deux cents soixante-quinze centimètres de hauteur... Quand il aura terminé de coller en tapisserie les deux cents soixante-dix images identiques de celles dont il réclame les bras, il restera un bande longitudinale inoccupée de cinq centimètres, toute la longueur de la pièce, au niveau du sol.
DUBITATIF L’après-midi est calme. Au café du théâtre, les dîneurs ont quittés les lieux depuis un moment et le personnel a remis la salle en état. Dans l’annexe, près des vitrines, le soleil éclabousse tandis qu’un client, dans un état second, s’attarde devant un café. Dès que cette table lui a été assignée, il a sorti un livre et un journal de sa serviette mais, jusqu’à maintenant, il ne les a pas touchés. Il se sent bien, même très bien, mais un peu drôle ! Peut-être parce qu’il est libre cet après-midi, qu’il n’a pas à travailler. Il est assis là depuis deux heures, mais il ne constate qu’à l’instant la présence d’un fond sonore de vraie musique. Son rythme de vie le rendrait-il sourd ? Son regard « regarde », mais il n’aperçoit pas les gens qui défilent devant ses yeux ni le mouvement incessant de la ville. Dans son esprit, les choses ne sont pas plus claires ; il ne réussit pas à fixer une pensée ; il divague ; il déambule entre les sens ; il se dégonfle devant l’effort nécessaire : il doute de sa capacité à résoudre quelques questions que ce soit. Il saisit le journal, lit quelques titres, puis le repose. Il prend son livre ; comme d’habitude, il l’examine de tous côtés avant de commencer à lire ; il l’ouvre, enfin, et il lit, dans l’incertitude : « Albertine employait toujours le ton dubitatif pour les résolutions irrévocables ». Ah ! ce Marcel ! songea-t-il.
DUBLINOIS Il est debout sur son socle, une jambe croisée devant l’autre, le corps appuyé sur une canne, le chapeau, incliné vers la gauche, bien calé sur ses oreilles. Pose détachée, tel un dandy. Sa statue en ronde-bosse, grandeur nature placée sur un socle – un grand carré de bronze surélevé de cinquante centimètres – peut servir de siège, quoique, d’abord, cette idée échappa au concepteur du monument. Dans l’espace piétonnier où il a été installé, son regard porte au loin ; placé de cette façon, c’est à peine s’il perçoit la présence de la femme fatiguée, qui a déposé ses sacs d’épicerie et qui se repose, assise à ses pieds. Ainsi disposé (piédestal, air goguenard), personne ne s’étonnerait s’il se mettait à haranguer les passants, mettant en valeur des passages de son Finnegans Wake... Mais le célèbre Dublinois n’a qu’une idée en tête : rejoindre ses compatriotes au pub accueillant qui donne sur la place, et que nous apercevons quelques mètres derrière lui, pour y savourer un stout. © Jean Yves Collette, 2010
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«L’Arpentée» |
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Françoise Ascal est née en 1944 près de Paris ; elle vit en Seine et Marne. Elle a publié un vingtaine d’ouvrages parmi lesquels La Table de veille (Éditions Apogée, 2004), Cendres Vives suivi de Le Carré du ciel (Éditions Apogée, 2006), Si seulement (avec huit fusains d’Alexandre Hollan, Éditions Calligrammmes, 2008), Perdre trace (avec huit peintures d’Alain Boullet, Éditions Tipaza 2008). Françoise Ascal travaille régulièrement avec des musiciens, des vidéastes, des plasticiens. Elle a été l’invitée de nombreux festivals de poésie en France et à l’étranger. Rouge Rothko, son dernier livre, est paru |
Et dire qu’il faudra quitter ce berceau de lumière... « Doux royaume de la terre » ... disais-tu, à l’instant de disparaître. Doux royaume tracé par l’aile du martinet haut dans le ciel, bordé par un chant de merle ivre de juin. 1 Au loin la rivière roule d’obscures promesses. Le sapin tutélaire veille, Là -haut, le vent souffle. Au vif de l’été la plante du pied s’impatiente.
2 Il faut choisir.
3 « Travail de deuil »... « Mémoire qui tue...
4 L’orage menace. Une fissure. Écriture plombée... noirceur...
5 Au bord de quelque chose, toujours. Un franchissement de col, à partir duquel tout pourrait s’inverser, la vision s’agrandir, le souffle s’apaiser. Ne plus avoir à haleter pour atteindre le sommet, jouir du paysage en amorçant la descente, laisser aller un pied après l’autre sur le sentier accueillant, celui qu’on sait rejoindre le havre, là-bas au creux de la vallée, ardemment pressenti depuis l’autre versant. Mais le col n’est jamais là où l’on croit. Est-ce le col de la Mort, miroir du tout premier franchi, écho du col dilaté des mères, nous expulsant hors de l’ombre chaude ?
Légèreté, légèreté, je t’appelle, Légèreté légèreté, « L’Arpentée » est le dernier texte du recueil intitulé © Éditions Apogée, 2006.
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(Extrait de Marie et les deux François)
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Christian Lemieux-Fournier
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Maître Graupen, perplexe, plus indécis que jamais après avoir consulté seize oracles, sages, médecins, amis ou mages, ne sachant où donner de la tête ni de quel côté opiner, à bout de ressources après toutes ses quêtes inassouvies, décide, penaud, la queue entre les jambes, de se rendre auprès d’une éminence dont la renommée ne connaît pas de frontières. Après un long voyage vers un pays nordique, au-delà d’un immense océan, après avoir franchi un estuaire de géant et navigué sur un fleuve majestueux, aussi large qu’une mer, Graupen, la main sur le heurtoir, hésite encore. La personne qu’il vient consulter, sage d’entre les sages, connue de par le monde, respectée sous toutes les latitudes, avocate émérite, juge ombrageant Salomon, possède une tare sans nom : c’est une créature. Vraie femme parmi les hommes, ni folle, ni sorcière, possédée ni de Dieu ni de Diable, n’ayant en bouche que ses propres mots, entremetteuse uniquement d’elle-même, de son intelligence et de son génie, et très belle en plus, paraît-il. Maître Graupen craint Marie la Sage et n’ose pénétrer dans sa demeure. — Cessez donc de tergiverser, triste Graupen et, pour l’amour de la vérité, entrez enfin. Voit-elle aussi à travers les portes ? Peut-elle pénétrer les têtes et les consciences ? Les femmes de ce pays, reines des battantes parmi les battantes, ont-elles accès au pouvoir des hommes ? Graupen tourne la poignée et entrouvre la porte. Il n’ose, le pauvre homme, avancer un pied. — Maître Graupen ! Allez-vous, de l’un ou de l’autre, entrer ou sortir, venir ou repartir, entrer ou rester planté devant la porte ouverte ? On gèle ici et, en ce pays, on ne chauffe pas le dehors. Pénétrez donc et fermez la porte ! Enhardi par cette belle parlure, Maître Graupen ose enfin l’aventure et pose la question. Maître Graupen sortit de la cabane, la tête grosse d’une nouvelle question. Sourire aux lèvres, François dépose les feuillets sur le siège à côté. Il repart le cœur léger et bien décidé à lire encore la prose de Marie.
© Éditions Le Sémaphore, 2010
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Heureux qui comme Ulysse (Extrait)
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Alain Poissant est né à Napierville et
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Il était une fois quelqu’un qui s’appelait Pissenlit. Un héros de la vie ordinaire que rien ne distinguait dans sa ville et son pays, le héros jetable. Un jour, Pissenlit monte dans l’autobus 92. Il descend au coin de Christophe-Colomb. La voiture à vendre – Pissenlit a vu l’annonce au babillard de l’épicerie Quatre Frères sur Jean-Talon – est garée dans la ruelle Saint-André. Une berline Ford Galaxie 500 de couleur cannelle. Au milieu du tableau de bord, entre les branches du volant, l’odomètre indique un peu plus de trois cent cinquante mille kilomètres. Un maudit bon bout, cinq fois le tour de la terre. Après les prévisibles toussotements de démarrage, le moteur tourne sans ratés. Les vitesses s’enclenchent rapidement avec un claquement sec. Pissenlit soulève le capot. Les câbles d’allumage et les bougies ont fait leur temps. Sur les poteaux de batterie, des dépôts de vert-de-gris comme un épais frimas. Sur une durite de radiateur, une bouffie grosse comme une balle de golf. Sur l’aile arrière droite, les marques anciennes d’un accrochage. La portière attenante refuse de s’ouvrir. Les feux de recul ne s’allument pas. La timonerie de direction a été faussée par trop de nids-de-poule. Pour le prix qu’il veut y mettre, c’est le genre de voiture que Pissenlit aura : une minoune. L’homme, qui a dans la soixantaine bedonnante, le prend au mot. Disons que j’ôte cinquante piastres ! lance-t-il, visiblement désireux de vendre au plus sacrant. Pissenlit, maintenant allongé sur la banquette arrière, donne des coups de pieds dans la portière récalcitrante. Un bon marché est un bon marché – pour toujours. Pissenlit n’en dit rien. Il s’éloigne. Se rapproche. Clin d’œil d’acheteur : quatre cents dollars, pas une cenne de plus. L’homme souffle un bon coup, hausse les épaules. Sauf que Pissenlit déteste la bière, surtout quand il fait froid. Un vent du diable malmène les tôles du petit hangar. Temps de chien. De la ruelle monte maintenant une voix suraiguë de femme. Elle crie. Elle crie après un enfant. Dans la cour toute proche, la femme tire maintenant son braillard par le bras. Un grondement de camion. Des crissements de pneus. Une sirène au loin plus bas dans la ville. Des odeurs d’huile brûlée. C’est l’heure où une bonne partie de ce qu’est devenue la grande ville se traîne sur ses roues. Pissenlit regarde l’étroite portion d’horizon entre les hangars. Les yeux lui brûlent. Il regarde au-dessus des toits. Regarde la bagnole. Regarde ses mains. Regarde maintenant l’enveloppe dans ses mains. L’argent est dedans. Les doigts lui brûlent. Ouhouh, lui chuchotent les dieux rédempteurs, crisse ton camp d’ici pauvre héros de rien du tout !
© Éditions Le Sémaphore, 2010
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Tu dis
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Claude Beausoleil. Né à Montréal. Poète, critique et romancier a publié de nombreux ouvrages depuis Intrusion ralentie en 1972. Parmi ses titres : Oscar Wilde, pour l’Amour du beau (essai), Alma (récit), L’Autre voix (poésie) et Black Billie (poésie). |
il dit
Tu dis Temps Tu vois Trace Tu lis Tu ne regardes que ce qui est devant toi il doit bien se passer quelques lettres avant que tu n’oses tourner la tête et fixer lentement ce qui alors devient peut-être car je dois l’imaginer pour toi peut-être donc cet apport de la réalité à l’imagination dans laquelle se présente les heures auxquelles tu offres une certaine crédibilité alors que le chantier des vocables est tout autre que cette part de jeu dont tu n’oses pas décrire les éléments les plus évidents car tu sais une forme de malaise y réside en sourdine sous les lattes du réel dis-tu pendant que tu ne bouges pas n’osant défaire le tableau immobilisé pour que cette idée d’aller de l’avant sans se retourner suivant le code des trajets avec une méticulosité astreinte à ce qui soit dit demeure au centre de ces détails d’où tu parles d’où que tu dérives Tu tais Tu dis ces choses sans empêcher leur contraire sans a priori sans tricher avec seulement une passion certaine pour une affaire de langage à laquelle tu tiens plus qu’au reste quel est ce reste d’ailleurs te dis-tu dans cet amas de questions où tu deviens celui par qui les mots adviennent sans plus mais pourtant autres car ces mots ne sont pas les tiens tu le sais tu le dis et ce processus se poursuit en toi sans distance autre pourtant avec toi comme support Tu dis Tu as redis Tu retraces Seul Tu lis ce que tu dis et ce n’est plus toi qui parle mais toi qui écoute Tu dis Tu touches Tu sais Tu dis Tu avances d’autres mots qui ne forment pas une phrase mais un lieu plutôt un espace peut-être le terme est-il plus approprié ou plus juste est-ce le bon mot pour dire ce que tu dis avec le plus d’exactitude possible au plus près de la réalité de l’énonciation et de l’intentionalité en ce qu’elle n’est pas débordée amis abordée avec ses rives et des règles qui font que le flot verbal contraint à dire ce que tu dis en volonté et en acte devient noir sur blanc la chose dite que tu voulais dire ou à quelques mots près tu l’espères en fait tu le crois puisque ton vœu dépend presque entièrerement de toi de tes choix Tu dis Tu es Et
© Claude Beausoleil, 2010 |
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