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| Denise Desautels | La Dernière Rivière |
| François Guerrette | Les oiseaux parlent au passé |
| Morgan Le Thiec | Coquelicot |
| Annick Chauvette | L’Être limite |
| Mylène Durand | L’Immense Abandon des plages |
| Nada Sattouf | Bayt |
| Michael Delisle | Tombeau du photographe |
| Hélène Monette | La Prière de Calamité Marie et Autres Poèmes |
| Nicole Houde | Je pense à toi |
| Michel Gay | Partitions |
| Salah Benlabed | L’Impatience |
| Diane Régimbald | Ligne d’horizons |
Toutes les illustrations, sauf indication contraire, sont de Michaël Delatte. |
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La Dernière Rivière |
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Née à Montréal en 1945, |
Nous savons tant de choses. un matin tu as étendu les bras C’est dans la gorge, l’émotion !
1 déjà il y a un siècle ou deux le vertige éloigne or qui est l’autre devant 2 l’obscur, l’incertain ce que je vois une vie à la hauteur de la poitrine l’énigme aujourd’hui ton corps masqué 3 je reconnais la rivière on ne sait plus ni qui ni quoi la rivière coule, linceul déjà même sans avenir est-ce encore nous 4 ici, autrefois du fond vers la surface la scène s’étend partout l’angle droit de mon regard 5 devant nous nulle part l’éternité nos peaux, nos mains, nos voix inadéquates que faire de ce tas d’alibis et d’assauts chaque fois l’arrêt du monde 6 dans l’anonymat de cette chambre mais à la manière d’un roman les mots de la fin se précipitent le jour reste noir soudain j’exige, je crie 7 un jour quelqu’un disons toi, nous, intimement avant ce paysage de murs dis-moi où continue le futur avant, toi palpable encore, toi toi, nous, l’espérance peu à peu 8 un puzzle, là, une image lente or ce septième jour toi à quoi peuvent bien servir désormais tes mystères s’additionnent 9 ton regard chargé aujourd’hui me revoilà totale verdure les poings fermés
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Les oiseaux parlent au passé |
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François Guerrette, né à Rimouski |
les brûlures fleurissent deviennent des temples
j’ai peur d’avoir tous les symptômes de l’enfance
mais rêver m’éclaire à la hache
© Éditions Poètes de brousse, 2009
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Coquelicot |
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D’origine française, Morgan Le Thiec vit à Montréal depuis quelques années. Détentrice d’un doctorat en linguistique, elle travaille actuellement à l’Université de Montréal comme coordinatrice de projet dans le domaine du français pour immigrants adultes. Les Petites Filles dans leurs papiers de soie est son premier livre, dans lequel elle s’attache particulièrement aux schémas relationnels étouffants et au deuil |
La nuit, je mens,
Sa cravate est orange et son costume est gris. Il l’ausculte. Elle sourit. Elle s’évade poliment en jetant mille coups d’œil autour d’elle mais il n’y a rien à découvrir. Tout est fait pour que le regard se cogne au décor impersonnel et termine sa course dans l’œil de l’homme qui porte une cravate orange et un costume gris. Ce matin, Michel lui a offert un petit déjeuner dans le quartier Montparnasse. Elle aime bien ce quartier, depuis toujours. Avant même de l’avoir connu, avant même d’avoir connu Paris. Dans ce quartier au nom de gare, cette gare au nom de quartier, il lui semble qu’elle peut s’en aller à tout instant, happée par le souffle des trains de jour, des trains de nuit. Michel lui a promis de lui acheter un appartement dans ce quartier. Bientôt. Il lui a promis ça et bien d’autres choses. Difficile d’engager la conversation avec l’homme qui se tient en face d’elle. Elle a son bac, des yeux de poupée et des jambes interminables. Les numéros gagnants sont dans le désordre. Elle ne sait pas se vendre. C’est ce que Michel lui a dit dès le premier soir de leur rencontre. Elle essayait de lui faire la promotion d’un forfait illimité en manipulant péniblement le téléphone cellulaire qui l’intéressait. Quartier Montparnasse, déjà. Le gérant l’observait. C’était un peu sa dernière chance. Quand elle a quitté la boutique à la fermeture, Michel était là, de l’autre côté de la rue. Il l’attendait. Ce soir-là, il lui a demandé d’où elle venait. « De Brest », a-t-elle répondu alors. Elle avait bien senti qu’il ne la croyait pas. Michel le lui a dit encore, ce matin. Tu ne sais pas te mettre en valeur. Il avait l’air contrarié en finissant son croissant. Il ressemblait à quelqu’un qui a fait le maximum. Quelqu’un qui n’est pas bien remercié. Quelqu’un qui n’a plus envie de l’attendre sur un bout de trottoir. Puis il l’a rassurée un peu. Il est connu, on lui fait confiance. Il faut simplement qu’elle reste elle-même. Mais il s’est engagé moralement. Pas si facile d’obtenir un entretien pour ce genre de travail, avec ce genre de personnes. Certaines femmes, du plus profond de leur sommeil, entendent le plus léger gémissement de leur bébé. Elle, c’est le souffle des trains qu’elle entend, le jour et la nuit, depuis qu’elle est une toute petite fille. Depuis les nuits de son enfance à quelques kilomètres de la voie ferrée qui rejoignait l’Allemagne. Dans sa petite chambre des alentours du cimetière Montparnasse, du plus profond de son sommeil, la nuit, elle entend encore ce souffle-là, toujours, chacun de ces souffles. Souffles imaginaires ou réels, parfois elle ne sait plus. Michel lui a demandé si elle était prête. Il n’aime pas quand elle ne répond pas clairement. Mais ce matin, comme d’habitude, elle a simplement haussé les épaules dans le café de la rue de Rennes. Elle a toujours eu du mal à se concentrer sur les questions des autres. Il l’a laissée au pied de l’immeuble. Il s’est éloigné pour traverser la rue seulement après l’avoir entendue répondre à la voix de l’interphone. Il s’est éloigné à ce moment-là mais il s’est retourné sur le trottoir opposé pour la regarder entrer dans l’immeuble. Antique ascenseur. Elle a hésité à prendre les escaliers et puis elle a allumé son téléphone cellulaire acheté dans le magasin où elle avait essayé, pendant quelques jours, de vendre des forfaits et des kits mains libres à toutes les personnes qui entraient. Sans égard pour leurs désirs ou leurs budgets. Avec un petit texte appris par cœur, les jambes qui flageolent, l’envie de vomir, la pitié des autres. Et ce matin, elle a écouté le dernier message de sa mère, alors que l’ascenseur descendait lourdement vers elle. Sa mère lui laisse un message chaque semaine. C’est comme un rendez-vous. Elle ne les écoute presque jamais mais elle les attend et elle les compte. Et parfois, en l’absence de message, en l’absence de ce rituel, de l’apparition de cette enveloppe sur l’écran de son téléphone, au bout de quelques jours, elle décide d’appeler sa mère. Elle lui dit des mots noirs, des mots crus. Des mots qu’elle ne maîtrise plus. Elle lui dit des cris et des pleurs... Ce matin, dans son dernier message, sa mère l’appelle « mon petit Coquelicot », parce qu’elle adorait les coquelicots quand elle était une toute petite fille et parce qu’ils tapissaient les champs du voisinage, le long de la voie ferrée. Des coquelicots orange et rouges aussi. Sa mère l’appelle « mon petit Coquelicot », et elle lui raconte sa journée. Il ne se passe rien dans les jours de sa mère mais sa mère lui raconte quand même. Et sa mère lui demande quand elle viendra lui rendre visite : « Tu peux venir quand tu veux, ce n’est pas une obligation. Ce n’est pas un devoir. Simplement, il faut que tu saches, cette année, j’ai semé des coquelicots dans le jardin. Ils sont tellement jolis. Presque aussi jolis que toi. » Elle ne sait pas si sa mère entendait gémir Coquelicot, la nuit, quand elle était toute petite. Coquelicot, elle, entendait tout. Chaque train qui passait, chaque souffle qui traversait les dernières terres de Lorraine. Chaque murmure, chaque soupir, chaque craquement du corps de sa mère, chacun de ses pleurs retenus tandis qu’un homme ou un autre la cognait ou la faisait jouir. Ils sont assis l’un en face de l’autre dans des fauteuils classiques, autour d’une table basse qui ressemble à toutes les tables basses du monde. L’homme à la cravate orange et au costume gris lui demande si elle a de l’expérience. Il connaît la réponse. Il connaît Michel. Il lui demande si elle a fait des études. Ça fait sans doute partie de son travail, passer d’un sujet à l’autre et évaluer la capacité des candidates à s’adapter. Il lui demande si elle a déjà été sodomisée. Ne pas perdre de temps. Il a l’habitude. Des filles qui viennent au culot, qui n’ont pas encore tout compris. Qui se font des films, mais allégés. Il lui explique alors qu’elle ne sera jamais embauchée pour un tournage si elle refuse la sodomie et même la double pénétration. Elle hausse les épaules. Il accroche son regard une bonne fois. Sa façon de répondre ne l’inquiète sans doute pas. Peut-être a-t-il trouvé, au fond de son œil de porcelaine, ce qu’il cherche, quelque chose en moins, quelque chose qui ne bouge plus. Elle sait que son physique lui plaît. Elle a l’habitude. Les hanches, ses seins, lourds, juste ce qu’il faut. Il lui explique qu’ils n’ont pas de temps à perdre tous les deux. Il veut savoir si elle est prête à se faire sodomiser maintenant. Il tient à s’assurer qu’elle ne fera pas d’histoires sur le plateau de tournage, même s’il a confiance en Michel. Elle se lève et l’interroge du regard. Il hésite puis lui indique la grande table derrière son fauteuil. Ça fera l’affaire. Il se lève à son tour et lui demande d’où elle vient, sur un ton presque amical. « De Lyon », répond-elle, même si elle sait qu’il ne la croira pas.
© Éditions de la Pleine Lune, 2009
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L’Être limite |
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Récipiendaire du Prix Piché de poésie de l’UQTR en 2006, Annick Chauvette est née à Trois-Rivières en 1978. Après une formation en littérature, elle s’installe à Montréal où elle travaille dans le milieu des droits d’auteur tout en poursuivant des études en communication à l’UQÀM. L’Être limite est son premier livre de poésie. |
il y avait ma tête en canon des échos chétifs s’estompaient
et tant de fureurs à déverser de ventres imperceptible je vivais en accordéon
j’étais cernée les murs
© Éditions Poètes de brousse, 2009
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L’Immense Abandon des plages |
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Née en 1982, Mylène Durand a grandi entre Joliette et Montréal. Elle détient une maîtrise en création littéraire de l’Université de Montréal et travaille dans l’édition. L’Immense Abandon des plages, son premier roman, lui a valu le prix du Livre insulaire 2009, catégorie Fiction.
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La beauté des Îles. La fraîcheur. Cette impression, parfois très nette, que toutes les îles nous appartiennent, que toute cette eau nous parle. Que devant les yeux chavirés a lieu quelque magie lointaine. Tous les yeux sont bleus, toutes les peaux sont salées, tous les cheveux sont mêlés. Bouffées répétées de ce vent délicieux. Le sel se dépose fougueusement sur chaque langue. Le vent est en nous. Ici, c’est le commencement du monde, où la terre et le ciel s’entremêlent. Les vagues sont toujours les premières, les vents tournent autour des îles, captivés, prisonniers. Il y a aussi les enfants. Ils lancent des cailloux dans l’eau, comme autant de souvenirs lourds qui, silencieux, s’enfoncent dans les profondeurs. Les roches font quelques remous, puis coulent lentement jusqu’au fond. Il ne reste plus rien : rien que l’haleine âcre de la mer, le souffle infatigable du vent un peu fou. Ici, le vent est puissant. Il balaie, s’excite, déferle, bouscule, fracasse. Aux Îles-de-la-Madeleine, la bise est extrême. Surtout à Bassin, île du Havre-Aubert. Le vent siffle à travers la brume du matin. Il est toujours là, jour et nuit, avec les habitants et avec la mer, portant leurs souffles emmêlés. Il prend les habitants à la gorge. S’enroule autour de leurs cheveux, s’immisce sous leurs manteaux, fait virevolter tout ce qu’il trouve sur son passage brusque. Il faut se cacher, se serrer les uns contre les autres, se cramponner à n’importe quoi. Il faudrait pouvoir ancrer les pieds dans la terre rouge. Mais elle se fendrait. Il faut être solide, aux Îles. Il faut résister. Tous ces oiseaux, contre les récifs rassurants. Ici, il y a le torrent. La clameur des eaux. La violence des vagues. La mer peut être dangereuse. Elle fonce, sans égard à qui risque de s’y noyer. Elle peut bondir à n’importe quel moment. Parfois, l’eau monte très haut. Elle semble prête à tout envahir, tout engloutir. Les falaises sont élevées, comme autant de remparts rassurants. Mais jamais la mer n’est effrayée. Elle continue d’ébranler le moindre escarpement, elle cogne et cogne encore, inlassable.
3 septembre Élisabeth, Je me souviens de ce matin-là. L’air frais, la fin de l’été. Comme une apparition, tu es arrivée dans la cuisine, je riais avec Julien. Nous avons cessé de rire, et nous t’avons regardée te diriger vers la fenêtre du salon. Tu as longtemps fixé la mer, les maisons, les bateaux, l’église de Bassin, austère et simple, veillant tranquillement sur nous. Cette église me rassure, peut-être te rassurait-elle aussi. Tu n’es plus là, désormais. Assise dans la cuisine, seule, je sens le vent qui se lève, herculéen, balayant la terre, les quelques arbres, se cognant sur les fenêtres. Je sursaute, j’ai fermé toutes les portes, je les ai verrouillées, j’ai fermé aussi les fenêtres, tiré les rideaux. Je me suis barricadée, mais le vent continue à entrer et son sifflement strident me perce les oreilles. On ne peut échapper aux vents. C’est comme la mer qui joint la berge, puis qui s’en sépare presque aussitôt. C’est une rupture. Une séparation toujours douloureuse. Élisabeth, mon phare, mon phare submergé. Un phare qui n’éclaire plus, c’est terrible. Le vent est partout dans mes oreilles, dans ma tête et dans mes yeux. Le mois de septembre s’étire, comme se sont lentement effilés les mois précédents. Le temps est long. La maison est vide. J’entends mille échos qui n’existent plus. Je revois les cheveux épars de maman, partout sur son oreiller, l’empreinte de son corps, dans le lit, à sa place. Emma qui défait ce lit, devant mes yeux figés. Elle fait une boule avec les draps, elle nettoie la chambre. Elle efface toutes les traces. Je sens son regard désolé sur moi. Elle ne dit pas un seul mot. Elle se dépêche. Un courant d’air la fait frissonner. Je la vois trembler. Moi, je suis imperturbable, le vent n’arrive pas à m’ébranler. J’ai attaché mes cheveux. Quelques petites mèches virevoltent. Mes mains sont jointes, elles sont toutes rouges, je serre si fort. Je hurle. Emma ferme la fenêtre. Elle pose sa main sur ma tête quelques instants. Je ne bouge pas : même mes cheveux redeviennent immobiles. Je me souviens de l’atmosphère, des détails, de toute cette scène. Je vais marcher pour que ces souvenirs se dissipent. J’aperçois les falaises, au loin, mais je n’y vais pas. Je vais marcher dans les bois. Je n’aime plus ces falaises maudites. Elles ont tué ma mère. Claire
L’onde attirante. Comme un appel muet. L’emprise de la mer, féroce, mais subtile. Elle brille, se reflète sur la peau ambrée. Au loin, l’étendue paraît vivante, pleine de formes ; elle se jette contre les falaises, renverse les petits bateaux, fait dévier les oiseaux de leur trajectoire. En mouvement, constamment. Au dessus du précipice, vertiges. Le corps bascule. Bruits sourds. Les vagues claquent si fort, on dirait qu’elles hurlent. Il n’y a plus rien d’autre que ce gouffre fascinant. Les Îles sont là, dans cette violence des courants. Dans le bruit sourd et inoubliable de la chute des vagues. Il y a quelque chose de la fin, de la dévastation. L’écume s’accumule au bord des falaises qui semblent si vulnérables. Aucun bouclier, aucune fortification à laquelle se cramponner. Impossible arrimage. Les seuls témoins : quelques brins d’herbe, l’air fané, presque gris, presque morts. La terre rouge, comme si elle était tachée de sang. Du sang. Le cœur qui palpite devant les vagues affamées. Le corps qui flanche, qui vole, un seul instant. Le dernier.
© Éditions de la Pleine Lune, 2009
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Bayt |
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Née à Tripoli en 1966, Nada Sattouf |
Un paysage et mon nectar
Dire tout le mot le replacer ne le dis pas pulsatif ce qui tombe de toi des pierres
Ce qui persiste au cou je me romps la même couleur
Par quelle rue passent les mâles cette fois il est bon de mourir et je meurs pesant
Un moment que je râle un moment je bruite
© Éditions Poètes de brousse, 2009
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Tombeau du photographe |
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Michael Delisle publie |
Il n’existe personne d’assez sagace parmi les enfants des hommes pour avoir exploré cet abîme.
Tu me dis que ton œuvre est finie et je sais que « tout meurt, même ça » mais ta placidité me révolte. Tu as beau dire vrai, je ne suis pas encore là, je sais que « tout meurt, même ça » mais je suis encore vivant et je veux que mon agonie soit splendide. Tu me dis que ton œuvre est finie. Si tu devais te remettre au travail, tu te prostituerais en répétitions et c’est une voie que tu refuses. Ton exigence t’honore. Elle m’impressionne comme la folie. Puis, j’ai ce réflexe d’écrivain : « Et moi ? »
Maintenant en longeant la grève de Kamouraska, je passe à côté des filets à anguilles. Les perches jaillissent de l’eau, reliées par des cordes noires. Le réseau est bâti pour détourner le poisson de son cours et, stupide, la bête obéit. On piège des êtres fuyants, glissants. Je revois tes cabanes de planches détourées au rasoir. Décollées. Prêtes à l’ascension. La haine de l’incarnation est un thème intéressant. C’est là qu’on se réunit, toi et moi, et tous les poètes.
« On piège des êtres fuyants, glissants. » — (Photo : Michael Delisle © 2009)
Les têtes apparaissent. Pures. Isolées. La douleur est primitive. J’ai déjà mis ça dans un roman : un homme qui ressemble à mon père garde contre son cœur la photo d’un garçon qu’il a décapité par accident. Le petit ange qui survit à l’horreur dans sa poche de chemise. Nos enfances ont lieu dans cet espoir : papa porte, sur son sein, une photo de notre sourire.
Tes phrases sont vives. En regardant le fleuve, je me les rappelle : Repose donc. On écrit toujours en exil. D’un pays ou de quelqu’un.
© Michael Delisle, 2009
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La Prière de Calamité Marie |
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Hélène Monette est à la fois excessivement sensible et très mordante. Avec une écriture très près du réel, qui oscille entre prose et poésie, elle saisit aussi bien les aspérités du quotidien que sa beauté souvent broyée par l’accoutumance. Parmi ses recueils importants, mentionnons Plaisirs et paysages kitsch (1997), Le Blanc des yeux (1999) et Un jardin dans la nuit (2001). (Source : Des pas sur la neige,
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La Prière de Calamité Marie Si Vous avez droit de vie et de mort sur vos sujets Si Vous existez je ne suis pas bonne qu’à balayer Écoutez-moi, bon Dieu moi, la vespérale qui mène une vie de chien Si Vous existez Ayez pitié Paix sur la Terre aux orangs-outans Eleison in extremis
© Hélène Monette, 2004
Grosse semaine Les gens souhaitent inlassablement Tant pris par l’osmose Si jamais vous aviez le sens du don
Paru dans Il y a quelqu’un ?
(Ville verte)
Ce serait juste une ville verte qui ressemblerait à la mer à cause une forêt serait nichée dans la vie des passants une fois l’horloge détraquée, on aurait logé le cimetière dans le désert on vivrait à la chandelle et les festins rassembleraient les hiboux on mettrait une belle nappe dehors, des fleurs, on ferait de la place la vaisselle serait lavée par la pluie d’un siècle moins sale sans qu’on on s’embrasserait derrière les oreilles, le vent nous chatouillerait ce serait juste la mer pour faire de l’air dans la ville, on serait la lumière prendrait tous les verts, le ciel bleu tiendrait le coup, Paru dans Il y a quelqu’un ?
(Qui serons-nous ?)
Que ferons-nous de nos petits malheurs Que faire du grand bonheur annoncé en réclame ? l’image avalera l’image que faire de ce nouveau malheur ? que partager avec les gamins que ferons-nous de la joie que faire de nos grands malheurs ? dans quel sordide conte de fées qu’avons-nous donné au diable ? que ferons-nous
Paru dans Il y a quelqu’un ?
Mais non, répond la grenouille
Paru dans Il y a quelqu’un ?
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Je pense à toi
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Nicole Houde est née |
Ma tendre, ma douce, ton corps nu, son odeur se présentent à ma mémoire. Je ne suis pas vraiment ici dans cette cuisine, je suis ailleurs, mes mains se promènent sur ton visage. Et je revois ce tableau que tu m’as offert, étonné que tu aies pu capter cette partie de moi toujours plongée dans la solitude : cet ours sur l’Islet qui fait signe à ma mère sur le rivage. Ma vie, actuellement, est un long monologue, une manière de t’interpeller. Je te dis des mots d’amour tandis que je pétris la pâte à pain ou que je transpire devant le grand fourneau en fonte. Comme Paule et toi, j’ai peur parfois. J’ai peur que tout s’effondre, peur que tu m’oublies, peur que la nuit s’installe pour de bon partout. J’écoute les nouvelles. Le 3 février, lors de la défaite du maréchal Paulus à Stalingrad, plus de cent mille soldats allemands ont été capturés par les Russes. Chère Angéla, je redeviens ce petit curé que j’étais autrefois ; beaucoup d’hommes, ici, sont analphabètes. Je joue donc au caméléon en m’occupant de leur correspondance ; chacune de ces lettres commence invariablement par ces mots : « Ma chérie, je pense à toi », un peu comme si je m’adressais à toi. Je connais les tragédies vécues par plusieurs couples ; on insiste alors : « Tu le diras à personne. » Les gars de ce chantier sont tiraillés par un paradoxe : ils détaillent en public les charmes de leur épouse et, autrement, se replient dans le secret. J’ai appris très tôt, dès mon adolescence, que les secrets ravagent les êtres. Laurier, le neveu de parrain, s’est pendu sans que sa femme comprenne pourquoi. La grossesse de Sophie, la dépression de Raoul, grand admirateur de la Vierge, et sa femme, madame Armande, qui voulait dissimuler leur honte au village... Le poids de ce qu’on ne dit pas, la lourdeur des cercueils. À l’Anse, deux univers parallèles de secrets cohabitaient tout en s’ignorant, ceux des hommes et ceux des femmes. Dans ce chantier, Angéla, tu es mon merveilleux secret. Toi, ma douce, mon scouar, ma belle sauvagesse, ton ventre doit s’arrondir de plus en plus ; notre enfant s’approche du temps de vivre. Il m’arrive de frissonner. Ce soir, un porc-épic me ronge le cœur, je voudrais bien l’endormir avec du gin ou du scotch, mais c’est non, en ce 15 février, et ce sera non encore demain. Je touche mon ruban des Lacordaires, je t’aime comme un fou, Angéla, un fou qui tient à avoir l’air d’un homme quand il te retrouvera. Peins pour moi, Angéla, pendant que mon corps se déchaîne, peins le vent, peins ses hurlements qui me coupent le souffle. Quand je tremble, je n’ai que ton visage comme point de repère. Cela dure des jours. Je les enjoins de se battre dehors. Manzor m’a raconté la suite : ils se sont cognés dessus jusqu’à ce que le père, la face ensanglantée, aille se cacher dans une baraque. Angéla, quelquefois ça se déroule ainsi, on érige des murs de secrets qui s’écroulent à cause d’une robe ou d’un geste surpris par un cousin. Nous nous heurtons à notre petit Dieppe personnel, ici, aux Passes Dangereuses. Le père a dû être transporté en ambulance jusqu’à Roberval. Ma douce, ma chère Angéla, je pense à toi, c’est une question de survivance. ***
Le 26 avril, je partis avec mes beaux-frères en direction de Saint-Fulgence. À la radio, on avait évoqué récemment la déportation des habitants du ghetto de Varsovie par les Allemands. La guerre se poursuivait, cesserait-elle jamais ? Je refusai de boire une bouteille de bière que me tendait Ghislain. Rosaire bavardait, oui, une pie qui pâtirait bientôt, rattrapée par le mutisme, devant sa femme et ses beaux-parents. Depuis que je la connaissais, elle m’interrogeait en ajoutant parfois : « pas vrai, Victor ? » Une façon de se rassurer, peut-être. Trop ému, je la flattais et ne parvenais qu’à lui répéter des banalités : « Je t’aime. T’es si belle ! » Quand j’ai voulu préparer le souper, elle m’a intimé de me déshabiller au complet : « Le souper peut bin attendre. Moi, j’ai longtemps attendu après toi. » *** Je me lève sans faire de bruit et je me rends à l’église. William, mon beau-père, fidèle à ses habitudes, prie pour Paule. La messe finie, je le salue sur le perron de l’église. *** Lorsque je rentre chez moi, Angéla, assise dans une berçante, insiste pour que je fasse vite et prévienne sa mère que ses eaux sont crevées. En courant, je rejoins William. Un accouchement, ce n’est pas une histoire d’hommes ; Gisèle me conseille de demeurer avec son mari et de patienter. Elle téléphone à Murielle qui la retrouvera auprès d’Angéla. Je reviens chez moi à grandes enjambées. Angéla me fait signe d’approcher ; je regarde cette petite chose que Gisèle a déposée au creux de mes bras. Gisèle rit : « On va essayer de vous faire accroire qu’il vous ressemble mais c’est le portrait tout craché d’Angéla à sa naissance ! Votre garçon a une constitution normale et je peux déjà prédire qu’il aura pas les deux pieds sur terre ! » Le 27 avril 1943, une date inoubliable, celles qui concernent la guerre me paraissent moins importantes. Je tiens la vie entre mes bras. La vie de mon enfant, fragile et minuscule. Je tiens le monde entre mes bras, pas vrai, Angéla ? Mes lèvres sourient, tout mon corps sourit devant ce monde soulevé par une respiration ténue, ce monde qui vient à peine de sortir du ventre d’Angéla. Elle me dit : « Il est beau, notre fils. Ma lionne songeuse prend le petit et le pose entre elle et moi, allongés sur le lit. Mon corps est plus réel qu’il ne l’a jamais été. Je suis empoigné par toutes sortes d’envies : chanter, téléphoner à Manzor, faire le tour de l’Anse-Saint-Jean avec Angéla et le petit, me présenter au bureau de poste pour écouter les félicitations de mademoiselle Juliette. Je touche le visage d’Angéla. Elle me sourit. Il y a des jours comme ça où on ne peut pas échapper au sourire, des jours qui dureront plus longtemps que nous-mêmes ; notre enfant, les yeux ouverts, sent l’odeur de ce jour qu’il conservera en lui sans même s’en douter. J’embrasse ma tant douce lionne. Puis, je suis bouleversé par ce qu’il y a d’immense dans cette chambre, dans ce petit qui s’est endormi. Angéla appuie sa tête sur mon épaule. Nous nous taisons pour ne pas déranger cette immensité qui bat dans le cœur de notre petit. © Éditions de la Pleine Lune, 2009 |
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Partitions |
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Né à Montréal en 1949, Michel Gay a surtout travaillé dans le domaine du livre : d’abord à l’Union des écrivains québécois, plus tard à l’Association nationale des éditeurs de livres, puis aux Éditions Fides. Cofondateur de |
1 Elle a ouvert la fenêtre et lui, la porte. Chacun à sa manière avait décidé de prendre l’air. Ce n’est pas une façon de parler, c’était plutôt une façon de ne plus parler. Il est allé marcher dans les rues du quartier. Il a traversé un petit parc où souvent il a l’habitude de s’arrêter pour le simple plaisir de regarder jouer les enfants, de regarder marcher les gens des alentours (qu’il reconnaît à force de les croiser, mais, plus souvent qu’autrement, on ne s’adresse qu’un simple « bonjour », au mieux quelques remarques sur le temps qu’il fait). Il est allé plus loin, dans des rues qu’il n’a pas l’habitude de fréquenter, comme s’il voulait se perdre un peu, un peu oublier. Il ne pouvait s’empêcher de repasser dans sa tête la conversation qui avait si mal tourné. Tant d’éléments semblaient les séparer. Des pacotilles, en réalité ; il le savait bien. Mais si peu d’accord ? Comment était-ce possible ? Comment était-ce devenu possible ? Accoudée à la fenêtre, elle ne pouvait détacher ses yeux des automobiles qui filaient à des vitesses toujours trop grandes pour cette petite rue. Si elle avait une voiture, elle aussi irait vite, se disait-elle, mais pas dans les petites rues de ce quartier, non, plutôt sur les autoroutes qui mènent à la mer. 2 Pour une fois, il s’agirait d’en faire le moins possible. Vu son état, il n’allait pas s’en plaindre. Il ne demandait pas mieux que de rester assis là, devant son café qu’il continuerait de siroter tranquillement tout en regardant les passants dans la rue. Il n’était pas encore 9 h. Toutes ces femmes, tous ces hommes, au pas de course ou presque, se rendaient sans doute à leur lieu de travail. Chacun dans sa bulle, chacun à son affaire. Lui-même, songea-t-il, était à son affaire, et doublement, puisqu’il était là où on lui avait demandé de se retrouver ce matin et tout à fait disposé à ne rien faire de plus que de regarder passer les gens, suivant la consigne. De l’autre côté de la vitrine qui le séparait de la rue, une jeune femme s’arrêta à sa hauteur, le dévisagea un instant, sourit, puis reprit sa course de plus belle. La fraction de seconde que dura ce sourire réussit tout de même à le figer suffisamment longtemps pour qu’ensuite il soit trop tard pour même tenter de la rattraper. Il passa le reste de la journée à essayer de se rappeler les traits de ce visage et de les comparer à ceux de celle dont il avait été chargé de retrouver la trace. 3 Il y en a pour tous les goûts, qu’elle répétait. On avait beau essayer de lui faire voir un autre côté de la médaille (façon de parler), elle n’en démordait pas (façon peut-être pour elle de ne pas trop parler) : il y en a eu, il y en a, il y en aura toujours pour tous les goûts, rabâchait-elle inlassablement.
Était-ce un simple procédé pour repousser ou carrément rejeter ce qui ne l’intéressait pas, une manière de souligner qu’elle voulait imposer ses propres choix, en tout cas ne pas se faire dicter ceux des autres ? Ça revenait comme un leitmotiv et on en arrivait parfois à se demander si nos propres goûts faisaient partie du lot. Vraiment ? Il y en a pour tous les goûts, oui ? Et les miens, mes goûts, ça t’intéresse ? Je n’avais pas fini ma question que déjà j’apercevais dans ses yeux le décompte auquel elle se livrait. Mais, autant je la savais réellement en train de décompter, autant le résultat de ce calcul ne pouvait m’intéresser. 4 Ils avaient dit « décomposition », il avait entendu « des compositions ». Et sa tête avait commencé à se remplir de musique. De la musique plein la tête, oui. Ici, un trio. Là, un quintette. Plus loin, un petit orchestre de chambre. Il entendait même un big band, en tout cas un orchestre de jazz. Toutes les notes de tous les musiciens s’entrelaçaient. L’orchestre symphonique – il y en avait un – n’arrivait pas à couvrir les autres ensembles dont tous les membres, réunis, le dépassaient en nombre, et de loin. Au début, pendant un temps, il avait réussi à suivre le concert de l’un, le récital de l’autre, l’œuvre interprétée par ceux-ci, puis une autre par ceux-là, celles jouées par d’autres aussi et par d’autres encore. Mais maintenant les sons se mêlaient trop, les partitions des uns s’insinuaient dans celles des autres. La musique, si on pouvait encore l’appeler comme ça, s’amplifiait en un vacarme insupportable dans sa tête qui seule pouvait capter ces sons. Alors tous ces morceaux de musique commencèrent à se détacher comme autant de morceaux de lui-même, autant de morceaux qu’il avait pu jusque-là conserver de lui-même et qui désormais n’allaient plus former qu
© Michel Gay, 2009
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L’Impatience |
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Architecte, lauréat d’un prix international, Salah Benlabed a enseigné l’architecture à l’Université d’Alger. Installé à Montréal depuis une quinzaine d’années, il est coauteur d’un recueil de poèmes intitulé Quand la terre tremble, édité par le Centre culturel algérien ; il a participé au Festival arabe de Montréal par des conférences et des lectures de ses poésies et, en 2004, a monté un spectacle autour d’Abû Nuwâs, poète de la transgression du Bagdad du VIIIe siècle. Depuis 2006, il a publié deux recueils de nouvelles et un roman |
Dans ma chambre d’hôtel,
La nuit du jeudi 5 janvier, au prix de deux dizaines de morts et d’une centaine de blessés, Sa Majesté d’un pays d’en bas avait réussi à se frayer un passage jusqu’à l’aéroport : il fuyait son pays aux prises avec une révolte populaire. Après trois jours d’attente et d’interdiction de quitter l’aéroport, un journaliste et quinze autres personnes furent enfin autorisés à embarquer dans l’appareil réquisitionné par le roi. De retour d’une très longue enquête, qui avait duré près d’une année, sur la disparition d’un jeune poète dans le désert, ce journaliste était très fatigué. De plus, la veille de ce dernier contretemps, il venait de passer cinq jours en détention chez les insurgés. Mais il avait tout de même mis à profit ces contretemps : il avait fait de l’ordre dans son esprit. Ces longues attentes lui avaient permis de se calmer et de réfléchir à sa propre situation conflictuelle, et ses réflexions l’avaient mené à la décision de ne pas se séparer de son épouse et de reprendre avec elle la vie commune... Mais l’impossibilité d’accéder à un téléphone, son portable lui ayant été volé, l’avait toutefois empêché d’informer l’intéressée de cette décision. L’avion, après de longues négociations, avait enfin été autorisé à décoller mais les trois capitales sollicitées refusèrent de le laisser atterrir. Après avoir survolé l’Europe pendant toute une journée, une quatrième accepta enfin de le ravitailler en contrepartie de la libération des passagers innocents. C’est ainsi que le journaliste put, après une nuit de repos, reprendre le chemin de son couple. À son arrivée, le 7 janvier vers onze heures du matin, son pays était recouvert d’une épaisse couche de neige et les taxis avaient dû encore attendre près de deux heures le déneigement avant de pouvoir reprendre la route et le mener enfin à son port, au prix d’une heure de navigation dangereuse. Tandis que le roi se félicitait de sa fuite, ce jeudi 7 janvier à midi, dans la ville de ce journaliste, une femme de ménage de l’Hôtel F. avait frappé à la porte de la chambre 721. Il semblait n’y avoir personne même si la clef n’avait pas été déposée à la réception. Elle avait donc utilisé la sienne... Dans le rapport de police, il sera précisé qu’elle devait terminer sa tâche avant treize heures et qu’elle devait donc absolument accéder à la chambre. Tous les clients d’hôtel savent cela ! Elle avait ouvert, avait pénétré dans le petit hall d’entrée mais avait buté sur la seconde porte, celle de la chambre qui ne dispose pourtant pas de serrure. Elle avait dû la pousser très fort sans toutefois s’être inquiétée de cette résistance : elle expliqua aux agents que les clients jetaient fréquemment leur literie sur le sol et que cette peine était donc habituelle. Et puis « Ils savent que des esclaves invisibles passeront corriger leur précipitation. » De toute manière, elle n’aurait pas pu pressentir un obstacle aussi macabre ! C’est une épaisse ceinture d’homme glissée entre le dormant et sa traverse qui retenait cette porte fermée. Lorsqu’elle avait enfin réussi à trouver la force de la pousser, elle avait entendu quelque chose de lourd tomber sur le plancher à l’intérieur de la pièce : la cliente du 721 s’était pendue à la porte ! Après quoi, ce fut le tour des agents de police d’investir les lieux, provoquant la panique chez les autres clients ; beaucoup d’inquiétude aussi à la pauvre femme de chambre innocente. Le rapport de police avait rapidement conclu à un suicide ; il indiquait que la défunte n’avait laissé aucune explication de son ultime geste, sinon un petit papier déposé sur la table de chevet et sur lequel étaient notés ces quatre mots : « Tu n’es pas venu ! » La désespérée avait donc certainement décidé d’arrêter là sa vie, sans raison avouée, sinon cette attente vaine. Mieux, il semble qu’elle se soit en-têtée pour atteindre son but car les traces relevées sur son cou et sur la porte démontrent qu’elle avait dû faire une première tentative avortée et s’y reprendre une seconde fois. Pas d’autres indices sinon, près du téléphone sur un petit bureau (mais à priori cela n’avait semblé avoir aucune relation avec les faits), une page du carnet offert par l’hôtel, sur laquelle elle avait inscrit une opération savante sans en indiquer le résultat : (2 x 365) + 1 x 24 x 60 x 60). Le jeune policier qui avait trouvé cette note était heureux : ce numéro de téléphone allait les mener aux proches de la malheureuse ! Mais grâce au nombre 365, le vieil enquêteur avait de suite deviné qu’il s’agissait du calcul du nombre de secondes dans l’espace de deux années ; « et elle n’a pas oublié la bissextile ! » avait-il précisé à son adjoint. Il lui avait fait constater aussi qu’elle n’était pas maquillée « comme le font toujours celles qui partent vers ce qu’elles espèrent un paradis ». Pressé d’en arriver à ses conclusions, il expliqua à son assistant : « Il faut avoir attendu toute sa vie un amour égaré dans la foule indifférente ou avoir longuement espéré en prison une lointaine libération, pour compter ainsi le temps en secondes. Bien sûr, et même évident, mon cher Watson : les secondes sont les unités de mesure les plus sensibles, car les plus douloureusement nombreuses. Les jours ne sont rien pour les victimes de la désespérance, ou alors de simples jalons de la quotidienneté sans issue. Avec les secondes, on se rend mieux compte du passage des heures et des années, sans craindre de les confondre avec les siècles. La conscience des secondes qui passent rapproche donc plus sensiblement le retour espéré ! Quant à l’absence de maquillage, c’est la preuve qu’elle ne devait pas attendre un homme : dans les situations d’attente sans grand espoir, nul ne perd son temps à regarder son miroir pour y rechercher les signes du passage de ses années solitaires. Cela évite de remuer le couteau dans la plaie et atténue la torture de l’impatience. » Puis il autorisa les brancardiers à disposer du corps, car il était inquiet : la neige se faisait abondante et une femme l’attendait... On n’a jamais découvert l’identité de la désespérée. Pendant ce temps, la neige s’était transformée en pluie. Le taxi qui le ramenait chez lui s’était arrêté sous un réverbère et le journaliste avait longuement observé l’ombre des gouttes coulant sur le pare-brise qui se projetait sur le tableau de bord : il y avait trouvé une ressemblance étrange avec les larmes silencieuses et isolées qui précédent les sanglots. Quand le taxi était arrivé à sa porte, après une longue hésitation, il avait sonné. Son épouse, qui avait passé la nuit à l’écoute des nouvelles de la chute d’un lointain dictateur, lui avait rapidement ouvert... Comme si elle l’attendait... Intuition féminine ?
© Éditions de la Pleine Lune, 2009
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Ligne d’horizon |
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Diane Régimbald vit et travaille à Montréal. Elle a publié quatre recueils de poésie, La Seconde Venue (1993), Pierres de passage (2003), Des cendres des corps (2007) et Pas (2009) aux éditions du Noroît. Elle a collaboré à des revues et participé à des événements et des lectures publiques au Québec, au Mexique et en Europe, notamment au Festival international de la poésie de Trois-Rivières, au Marché francophone de la poésie de Montréal, au Festival Voix d’Amérique, à l’événement Le Québec d’aujourd’hui à Amsterdam, à la Première rencontre en poésie contemporaine Catalunya Québec : anada i tornada à Sabadell, |
I Les lumières de la ville à l’aurore, des petits cimetières – une plaine II Les fluides se déversent III Écrire sur l’image, une IV La pierre est fatiguée V Avancer au miroitement desseins il fallait protéger l’abri. VI L’hiver chaud VII Sur le lit de neige on aurait dit l’ultime immensément pleine. VIII Deviendrons-nous morceaux de sucre IX Un ciel continent sur continent X La violence se rapproche XI Un feu se fraie entre les plis XII Longue traversée des idiomes Bout du monde révélé par une racine nôtre ?
© Diane Régimbald, 2009.
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L’éditeur remercie toutes les personnes ISBN 2-978-2-89668-195-2 © Vertiges éditeur, 2009. – 0196 – |
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