Passe d'armes, vol 1, no 1

 


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Sommaire               
                

Denise Desautels La Dernière Rivière
François Guerrette Les oiseaux parlent au passé
Morgan Le Thiec Coquelicot
Annick Chauvette L’Être limite
Mylène Durand L’Immense Abandon des plages
Nada Sattouf Bayt
Michael Delisle Tombeau du photographe
Hélène Monette La Prière de Calamité Marie et Autres Poèmes
Nicole Houde Je pense à toi
Michel Gay Partitions
Salah Benlabed L’Impatience
Diane Régimbald Ligne d’horizons
 
Toutes les illustrations, sauf indication
contraire, sont de  Michaël Delatte.

 

 

 

Denise Desautels

La Dernière Rivière

Née à Montréal en 1945,
Denise Desautels a publié,
au Québec et à l’étranger, plus de trente recueils de poèmes et livres d’artistes qui lui ont valu de nombreux prix et distinctions, notamment le prix
du Gouverneur général du Canada et la bourse de carrière du Conseil des arts et des lettres du Québec. Mémoires parallèles, une anthologie de son travail poétique – choix et présentation de Paul Chamberland –, est paru aux Éditions du Noroît (Montréal), en 2004, et The Night Will Be Insistent, Selected Poems : 1987-2002 – traduction de Daniel Sloate –, chez Guernica Editions (Toronto), en 2007. Ses deux derniers ouvrages,
Le Cœur et Autres mélancolies (Éditions Apogée, Rennes) et
L’Œil au ralenti
(Éditions du Noroît),
ont également été publiés en 2007.
Denise Desautels est membre
de l’Académie des lettres du Québec.

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Pour mon fils,
à la mémoire de son père

Nous savons tant de choses.
Pour l’essentiel, rien.

                    Louise Bouchard

un matin tu as étendu les bras
au bout de ton monde
et tu es tombée, ahurie
                    Louise Dupré

C’est dans la gorge, l’émotion !
                    Michel Deguy

 

1

déjà il y a un siècle ou deux
la distance, un monde entre nous
chacun chacune en marche
son pôle, vers ailleurs
quelle langue parles-tu
quel ton, quelle syntaxe

le vertige éloigne
avec ce cri qu’on ne pousse pas
de moins en moins réel
en pleines ténèbres
chacun chacune
tête-bêche

or qui est l’autre
un siècle plus tard
dans cette ultime chambre
ce visage posé là, dissimulé derrière
cils de silence, peau
son ivoire me fait face

devant
tout est méconnaissable
même l’eau où nous nous sommes baignés
puis noyés
torrent, on dirait

2

l’obscur, l’incertain
une affaire de nuit recommence
plein soleil

ce que je vois
solitude vive par tous tes pores
dans cet entre chien et loup final de juillet

une vie à la hauteur de la poitrine
c’est si clos soudain
l’horizon va, va
sans s’épuiser, sans signe excédentaire
que les aiguilles méthodiques
à ton poignet, ta montre

l’énigme
pour violoncelle seul
ta voix éteinte avant tout le reste
adieu mon amour
d’un autre temps
adieu

aujourd’hui ton corps masqué
en dessous une foule en chute libre
son calme effroi, on l’entend
seul indice

3

je reconnais la rivière
à gauche, elle coule
dans un rectangle de fenêtre
au simple toucher
la bague d’une autre à ton annulaire
et ton visage ailleurs
tout près

on ne sait plus ni qui ni quoi
entre et sort dans
ce dimanche étroit
tandis que le soleil touche
ton dernier lit

la rivière coule, linceul déjà
mobile, indifférent

même sans avenir
cette chambre n’est pas encore verte
malgré son authentique
étrangeté

est-ce encore nous
l’inconnu au bout de mes doigts
de l’autre côté
si peu

4

ici, autrefois
c’est si ample soudain
entre rivière et chambre

du fond vers la surface
je nous ramène vers moi
et compte les pièces de l’étreinte

la scène s’étend partout
occupe l’espace
mur et sol
à la fois couchée et debout
remplie de granit, remplie d’eau

l’angle droit de mon regard
mur et sol
cinq bassins d’eau, cinq plaques de granit
comme dans Stations de Bill Viola
des corps plongent, maladroitement
bougent, se débattent, tentent d’assumer
jusqu’au bout
leurs noirceurs plurielles
et les corps replongent inutilement
en désespoir de cause
car
à la fin tout meurt

5

devant nous
la vie déjà se souvient
une île et l’univers

nulle part l’éternité

dans le lointain
en continent exilé
nous avons été cet amour-là

nos peaux, nos mains, nos voix inadéquates
personne ne crie ni ne parle
mais de tout bord incompatibles
un cœur, un autre, et encore
jusqu’à épuisement
l’absence à tour de rôle
on s’en accommode

que faire de ce tas d’alibis et d’assauts
surtout ne pas sombrer
tout taire, la gorge, l’émotion
nos mille rivières en crue

chaque fois l’arrêt du monde
on s’ajuste – mais on feint de l’ignorer
à la brièveté du souffle

6

dans l’anonymat de cette chambre
un siècle ou deux de mémoire
aujourd’hui
là, debout, je ne suis pas
n’étais pas prévue

mais à la manière d’un roman
trente-cinq ans plus tard
notre enfant fait homme
le fil de l’eau entre nous, je le tiens
errante, égarée, une histoire
laquelle

les mots de la fin se précipitent
le mystère, la douleur
ouvrir, ouvrir, comme on le dit de l’espoir
mais tes paupières résistent

le jour reste noir
le froid, les larmes
c’est l’épouvante
malgré le bleu, l’extrême bleu

soudain j’exige, je crie
un peu de sens au verbe
mourir

7

un jour quelqu’un
oublions tout le reste
que ça va finir

disons toi, nous, intimement
avant, hors le moindre malentendu
sans personne, ni guerre ni quelque obsession

avant ce paysage de murs
ce plus jamais
toi, nous
ni celle ni celui
que nous avons choisis

dis-moi où continue le futur
jusqu’où ce ciel rampant

avant, toi palpable encore, toi
notre exigence posée
affirmée
même en territoire muet

toi, nous, l’espérance peu à peu
d’un second hasard
– deux ou trois syllabes inédites
comme un don

8

un puzzle, là, une image lente
nos corps pesants de monstres
jusqu’ici
le néant alentour

or ce septième jour
quelqu’un s’en va
sans pieds, sans mains
étranger éternel
toi, toi
seul, poignant
changé en momie

toi
sans personne au bout
ni à l’intérieur
nulle part

à quoi peuvent bien servir désormais
ces bras de deuil, profonds
et cependant
toujours trop hauts

tes mystères s’additionnent
de face, de profil
incognito

9

ton regard chargé
il y a peu
on s’y accroche
or tu ne dis rien

aujourd’hui
et quelques vies achevées
ton mutisme s’acharne
aucun après possible

me revoilà
à distance, balbutiante
avec des pensées pleines de trous
je te regarde t’en aller
te regarde, irréversible
souterrain

totale verdure
avec ce qui reste de toi
sous tant de lavande
dans le dur soleil d’été
tu n’auras jamais rien dit

les poings fermés
peut-être l’enfant sait-il, lui
heureux


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François Guerrette

Les oiseaux parlent au passé

(Extrait)

François Guerrette, né à Rimouski
en 1986, a complété un baccalauréat en littérature à l’UQÀR avant de s’installer à Montréal et d’entreprendre des études de maîtrise. Les oiseaux parlent au passé est son premier recueil de poésie.

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vers l’incendie le corps penché
les mains comme des circonstances
qui tournent à la catastrophe
le chat que j’ai dans la gorge
a des puces et des griffes
ma part d’humanité imprégnée
par l’odeur de souffrir
aux heures de grande écoute

 

les brûlures fleurissent deviennent des temples
parfaits pour taper mon pouls à la machine
raser le printemps saigner lentement mes sourires
au moment d’émerger hors d’usage
mains en l’air et lèvres menottées
par le silence d’enfant né serpent
une fin du monde sur le bout de la langue
et des champignons sur chaque mot

 

j’ai peur d’avoir tous les symptômes de l’enfance
une urgence revolver à guérir
j’ai l’avenir logé sous la crampe
une substance d’encre dans la voix
quand le caillot rompt la veine
il m’arrive de me vendre
aux corneilles et aux lois
le feu la foule l’horloge à l’envers
m’injectent de longues doses d’usure
mille couleurs de larmes pour repeindre
l’enfer en blanc le monde en miettes
rester totem dans ma plus belle posture
d’abdication définitive

 

mais rêver m’éclaire à la hache
aussitôt que vivre devient vrai
je traverse le soleil à la marche
amoureusement laid
je rampe vieille prière et toujours
l’éternel regard de plaie sous la chaux
qu’ont les fous en mal d’espace

 

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Morgan Le Thiec

Coquelicot

Extrait de Les Petites Filles dans leurs papiers de soie et Autres Nouvelles

D’origine française, Morgan Le Thiec vit à Montréal depuis quelques années. Détentrice d’un doctorat en linguistique, elle travaille actuellement à l’Université de Montréal comme coordinatrice de projet dans le domaine du français pour immigrants adultes. Les Petites Filles dans leurs papiers de soie est son premier livre, dans lequel elle s’attache particulièrement aux schémas relationnels étouffants et au deuil
de l’enfance.
 

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La nuit, je mens,
Je prends des trains à travers la plaine.
                           Alain  Bashung
                           « La nuit, je mens »

 

Sa cravate est orange et son costume est gris. Il l’ausculte. Elle sourit. Elle s’évade poliment en jetant mille coups d’œil autour d’elle mais il n’y a rien à découvrir. Tout est fait pour que le regard se cogne au décor impersonnel et termine sa course dans l’œil de l’homme qui porte une cravate orange et un costume gris.

Ce matin, Michel lui a offert un petit déjeuner dans le quartier Montparnasse. Elle aime bien ce quartier, depuis toujours. Avant même de l’avoir connu, avant même d’avoir connu Paris. Dans ce quartier au nom de gare, cette gare au nom de quartier, il lui semble qu’elle peut s’en aller à tout instant, happée par le souffle des trains de jour, des trains de nuit. Michel lui a promis de lui acheter un appartement dans ce quartier. Bientôt. Il lui a promis ça et bien d’autres choses.

Difficile d’engager la conversation avec l’homme qui se tient en face d’elle. Elle a son bac, des yeux de poupée et des jambes interminables. Les numéros gagnants sont dans le désordre. Elle ne sait pas se vendre. C’est ce que Michel lui a dit dès le premier soir de leur rencontre. Elle essayait de lui faire la promotion d’un forfait illimité en manipulant péniblement le téléphone cellulaire qui l’intéressait. Quartier Montparnasse, déjà. Le gérant l’observait. C’était un peu sa dernière chance. Quand elle a quitté la boutique à la fermeture, Michel était là, de l’autre côté de la rue. Il l’attendait. Ce soir-là, il lui a demandé d’où elle venait. « De Brest », a-t-elle répondu alors. Elle avait bien senti qu’il ne la croyait pas.

Michel le lui a dit encore, ce matin. Tu ne sais pas te mettre en valeur. Il avait l’air contrarié en finissant son croissant. Il ressemblait à quelqu’un qui a fait le maximum. Quelqu’un qui n’est pas bien remercié. Quelqu’un qui n’a plus envie de l’attendre sur un bout de trottoir. Puis il l’a rassurée un peu. Il est connu, on lui fait confiance. Il faut simplement qu’elle reste elle-même. Mais il s’est engagé moralement. Pas si facile d’obtenir un entretien pour ce genre de travail, avec ce genre de personnes.

Certaines femmes, du plus profond de leur sommeil, entendent le plus léger gémissement de leur bébé. Elle, c’est le souffle des trains qu’elle entend, le jour et la nuit, depuis qu’elle est une toute petite fille. Depuis les nuits de son enfance à quelques kilomètres de la voie ferrée qui rejoignait l’Allemagne. Dans sa petite chambre des alentours du cimetière Montparnasse, du plus profond de son sommeil, la nuit, elle entend encore ce souffle-là, toujours, chacun de ces souffles. Souffles imaginaires ou réels, parfois elle ne sait plus.

Michel lui a demandé si elle était prête. Il n’aime pas quand elle ne répond pas clairement. Mais ce matin, comme d’habitude, elle a simplement haussé les épaules dans le café de la rue de Rennes. Elle a toujours eu du mal à se concentrer sur les questions des autres.

Il l’a laissée au pied de l’immeuble. Il s’est éloigné pour traverser la rue seulement après l’avoir entendue répondre à la voix de l’interphone. Il s’est éloigné à ce moment-là mais il s’est retourné sur le trottoir opposé pour la regarder entrer dans l’immeuble.

Antique ascenseur. Elle a hésité à prendre les escaliers et puis elle a allumé son téléphone cellulaire acheté dans le magasin où elle avait essayé, pendant quelques jours, de vendre des forfaits et des kits mains libres à toutes les personnes qui entraient. Sans égard pour leurs désirs ou leurs budgets. Avec un petit texte appris par cœur, les jambes qui flageolent, l’envie de vomir, la pitié des autres. Et ce matin, elle a écouté le dernier message de sa mère, alors que l’ascenseur descendait lourdement vers elle. Sa mère lui laisse un message chaque semaine. C’est comme un rendez-vous. Elle ne les écoute presque jamais mais elle les attend et elle les compte. Et parfois, en l’absence de message, en l’absence de ce rituel, de l’apparition de cette enveloppe sur l’écran de son téléphone, au bout de quelques jours, elle décide d’appeler sa mère. Elle lui dit des mots noirs, des mots crus. Des mots qu’elle ne maîtrise plus. Elle lui dit des cris et des pleurs...

Ce matin, dans son dernier message, sa mère l’appelle « mon petit Coquelicot », parce qu’elle adorait les coquelicots quand elle était une toute petite fille et parce qu’ils tapissaient les champs du voisinage, le long de la voie ferrée. Des coquelicots orange et rouges aussi. Sa mère l’appelle « mon petit Coquelicot », et elle lui raconte sa journée. Il ne se passe rien dans les jours de sa mère mais sa mère lui raconte quand même. Et sa mère lui demande quand elle viendra lui rendre visite : « Tu peux venir quand tu veux, ce n’est pas une obligation. Ce n’est pas un devoir. Simplement, il faut que tu saches, cette année, j’ai semé des coquelicots dans le jardin. Ils sont tellement jolis. Presque aussi jolis que toi. »

Elle ne sait pas si sa mère entendait gémir Coquelicot, la nuit, quand elle était toute petite. Coquelicot, elle, entendait tout. Chaque train qui passait, chaque souffle qui traversait les dernières terres de Lorraine. Chaque murmure, chaque soupir, chaque craquement du corps de sa mère, chacun de ses pleurs retenus tandis qu’un homme ou un autre la cognait ou la faisait jouir.

Ils sont assis l’un en face de l’autre dans des fauteuils classiques, autour d’une table basse qui ressemble à toutes les tables basses du monde. L’homme à la cravate orange et au costume gris lui demande si elle a de l’expérience. Il connaît la réponse. Il connaît Michel. Il lui demande si elle a fait des études. Ça fait sans doute partie de son travail, passer d’un sujet à l’autre et évaluer la capacité des candidates à s’adapter. Il lui demande si elle a déjà été sodomisée. Ne pas perdre de temps. Il a l’habitude. Des filles qui viennent au culot, qui n’ont pas encore tout compris. Qui se font des films, mais allégés. Il lui explique alors qu’elle ne sera jamais embauchée pour un tournage si elle refuse la sodomie et même la double pénétration.

Elle hausse les épaules. Il accroche son regard une bonne fois. Sa façon de répondre ne l’inquiète sans doute pas. Peut-être a-t-il trouvé, au fond de son œil de porcelaine, ce qu’il cherche, quelque chose en moins, quelque chose qui ne bouge plus. Elle sait que son physique lui plaît. Elle a l’habitude. Les hanches, ses seins, lourds, juste ce qu’il faut. Il lui explique qu’ils n’ont pas de temps à perdre tous les deux. Il veut savoir si elle est prête à se faire sodomiser maintenant. Il tient à s’assurer qu’elle ne fera pas d’histoires sur le plateau de tournage, même s’il a confiance en Michel.

Elle se lève et l’interroge du regard. Il hésite puis lui indique la grande table derrière son fauteuil. Ça fera l’affaire.

Il se lève à son tour et lui demande d’où elle vient, sur un ton presque amical. « De Lyon », répond-elle, même si elle sait qu’il ne la croira pas.

 

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Annick Chauvette

L’Être limite

(Extrait)

Récipiendaire du Prix Piché de poésie de l’UQTR en 2006, Annick Chauvette est née à Trois-Rivières en 1978. Après une formation en littérature, elle s’installe à Montréal où elle travaille dans le milieu des droits d’auteur tout en poursuivant des études en communication à l’UQÀM. L’Être limite est son premier livre de poésie.

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il y avait ma tête
dehors dedans flous
corps pêle-mêle autour
c’était opaque je ne sentais
pas de peau ni chaud ni froid
un amalgame mouvant qui avale
je cherchais où la ligne où les courbes
les angles rien à saisir du mal peut-être
un élancement diffus aucune image
vraie pour opposer une résistance
sous l’œil le plat de la main
pas même un miroir

en canon des échos chétifs s’estompaient
un solfège d’ombres des éclaboussures
l’azote liquide des siècles passés
sous silence il ne fallait pas toucher
pas bouger j’étais et j’avais beaucoup
trop à risquer à brûler au troisième degré

 

 

et tant de fureurs à déverser de ventres
à porter court à emplir de ravages
tenaillée par la faim des cages
creuses j’étais l’espoir du dimanche
toutes ses bouches à nourrir

imperceptible je vivais en accordéon
une maison close sur échine et tendons
trop courts je vacillais flambeau en main
un taudis pondu dans chacune de mes têtes

 

 

j’étais cernée les murs
avaient des yeux froncés
jaunes sur rouge sous cellules
orageuses il faisait peur de mourir
le ventre ouvert par ma dette
toute une mine d’or noir
au fond d’un puits


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Mylène Durand

L’Immense Abandon des plages

(Extrait)

Née en 1982, Mylène Durand a grandi entre Joliette et Montréal. Elle détient une maîtrise en création littéraire de l’Université de Montréal et travaille dans l’édition. L’Immense Abandon des plages, son premier roman, lui a valu le prix du Livre insulaire 2009, catégorie Fiction.

 

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La beauté des Îles. La fraîcheur. Cette impression, parfois très nette, que toutes les îles nous appartiennent, que toute cette eau nous parle. Que devant les yeux chavirés a lieu quelque magie lointaine. Tous les yeux sont bleus, toutes les peaux sont salées, tous les cheveux sont mêlés. Bouffées répétées de ce vent délicieux. Le sel se dépose fougueusement sur chaque langue. Le vent est en nous.

Ici, c’est le commencement du monde, où la terre et le ciel s’entremêlent. Les vagues sont toujours les premières, les vents tournent autour des îles, captivés, prisonniers. Il y a aussi les enfants. Ils lancent des cailloux dans l’eau, comme autant de souvenirs lourds qui, silencieux, s’enfoncent dans les profondeurs. Les roches font quelques remous, puis coulent lentement jusqu’au fond. Il ne reste plus rien : rien que l’haleine âcre de la mer, le souffle infatigable du vent un peu fou.

Ici, le vent est puissant. Il balaie, s’excite, déferle, bouscule, fracasse. Aux Îles-de-la-Madeleine, la bise est extrême. Surtout à Bassin, île du Havre-Aubert. Le vent siffle à travers la brume du matin. Il est toujours là, jour et nuit, avec les habitants et avec la mer, portant leurs souffles emmêlés. Il prend les habitants à la gorge. S’enroule autour de leurs cheveux, s’immisce sous leurs manteaux, fait virevolter tout ce qu’il trouve sur son passage brusque. Il faut se cacher, se serrer les uns contre les autres, se cramponner à n’importe quoi. Il faudrait pouvoir ancrer les pieds dans la terre rouge. Mais elle se fendrait. Il faut être solide, aux Îles. Il faut résister. Tous ces oiseaux, contre les récifs rassurants.

Ici, il y a le torrent. La clameur des eaux. La violence des vagues. La mer peut être dangereuse. Elle fonce, sans égard à qui risque de s’y noyer. Elle peut bondir à n’importe quel moment. Parfois, l’eau monte très haut. Elle semble prête à tout envahir, tout engloutir. Les falaises sont élevées, comme autant de remparts rassurants. Mais jamais la mer n’est effrayée. Elle continue d’ébranler le moindre escarpement, elle cogne et cogne encore, inlassable.


***

3 septembre

Élisabeth,

Je me souviens de ce matin-là. L’air frais, la fin de l’été. Comme une apparition, tu es arrivée dans la cuisine, je riais avec Julien. Nous avons cessé de rire, et nous t’avons regardée te diriger vers la fenêtre du salon. Tu as longtemps fixé la mer, les maisons, les bateaux, l’église de Bassin, austère et simple, veillant tranquillement sur nous. Cette église me rassure, peut-être te rassurait-elle aussi.
Tu posais ton dernier regard sur ce paysage familier, tu lui disais au revoir en silence. Papa était parti, très tôt, à la pêche aux pétoncles. Nous avions commencé à déjeuner seuls, les trois enfants, comme d’habitude. Tu levais la tête, tu espérais qu’il arrive. Tu étais impatiente. Puis, sa silhouette au loin. Il est entré. Avec lui des feuilles, du sable, du vent. Dans ses mains, des pétoncles. Ses mains usées. Il s’est assis à la table, à sa place, et nous nous sommes un peu calmés. Nous avons mangé, souri, soupiré, les yeux humides. Je me souviens, j’ai pensé à La Cène, à notre Cène, notre dernier repas ensemble, j’ai eu peur, mais je n’ai rien dit. Au traversier, Julien et moi avons plissé les yeux pour suivre ta silhouette jusqu’à ce qu’elle disparaisse au loin, pour t’accompagner encore un peu.

Tu n’es plus là, désormais. Assise dans la cuisine, seule, je sens le vent qui se lève, herculéen, balayant la terre, les quelques arbres, se cognant sur les fenêtres. Je sursaute, j’ai fermé toutes les portes, je les ai verrouillées, j’ai fermé aussi les fenêtres, tiré les rideaux. Je me suis barricadée, mais le vent continue à entrer et son sifflement strident me perce les oreilles. On ne peut échapper aux vents.

C’est comme la mer qui joint la berge, puis qui s’en sépare presque aussitôt. C’est une rupture. Une séparation toujours douloureuse. Élisabeth, mon phare, mon phare submergé. Un phare qui n’éclaire plus, c’est terrible. Le vent est partout dans mes oreilles, dans ma tête et dans mes yeux.

Le mois de septembre s’étire, comme se sont lentement effilés les mois précédents. Le temps est long. La maison est vide. J’entends mille échos qui n’existent plus. Je revois les cheveux épars de maman, partout sur son oreiller, l’empreinte de son corps, dans le lit, à sa place. Emma qui défait ce lit, devant mes yeux figés. Elle fait une boule avec les draps, elle nettoie la chambre.

Elle efface toutes les traces.

Je sens son regard désolé sur moi. Elle ne dit pas un seul mot. Elle se dépêche. Un courant d’air la fait frissonner. Je la vois trembler. Moi, je suis imperturbable, le vent n’arrive pas à m’ébranler. J’ai attaché mes cheveux. Quelques petites mèches virevoltent. Mes mains sont jointes, elles sont toutes rouges, je serre si fort. Je hurle. Emma ferme la fenêtre. Elle pose sa main sur ma tête quelques instants. Je ne bouge pas : même mes cheveux redeviennent immobiles. Je me souviens de l’atmosphère, des détails, de toute cette scène.

Je vais marcher pour que ces souvenirs se dissipent. J’aperçois les falaises, au loin, mais je n’y vais pas. Je vais marcher dans les bois. Je n’aime plus ces falaises maudites. Elles ont tué ma mère.

Claire


***

L’onde attirante. Comme un appel muet. L’emprise de la mer, féroce, mais subtile. Elle brille, se reflète sur la peau ambrée. Au loin, l’étendue paraît vivante, pleine de formes ; elle se jette contre les falaises, renverse les petits bateaux, fait dévier les oiseaux de leur trajectoire. En mouvement, constamment. Au dessus du précipice, vertiges. Le corps bascule. Bruits sourds. Les vagues claquent si fort, on dirait qu’elles hurlent. Il n’y a plus rien d’autre que ce gouffre fascinant. Les Îles sont là, dans cette violence des courants. Dans le bruit sourd et inoubliable de la chute des vagues. Il y a quelque chose de la fin, de la dévastation. L’écume s’accumule au bord des falaises qui semblent si vulnérables. Aucun bouclier, aucune fortification à laquelle se cramponner. Impossible arrimage. Les seuls témoins : quelques brins d’herbe, l’air fané, presque gris, presque morts. La terre rouge, comme si elle était tachée de sang. Du sang. Le cœur qui palpite devant les vagues affamées.

Et le déséquilibre. Une seconde, si minime, à peine perceptible. L’eau et le ciel se confondent. Minutes chimériques. Le miroitement de l’eau. Éclats, chatoiements. La poitrine gonflée. À peine un gémissement. Peut-être dans cette exhalaison finale quelque consolation. Puis un silence. Une seconde. Légèreté absolue. C’est la sensation qu’ont les oiseaux.

Le corps qui flanche, qui vole, un seul instant. Le dernier.


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Nada Sattouf

Bayt

(Extrait)

Née à Tripoli en 1966, Nada Sattouf
a publié aux éditions Dar al Jadid Postiche ouvert au vent (1997)
et Attente prévue (2000). Elle réside à Montréal depuis 2002, où elle enseigne le français et l’arabe dans des écoles de langues, tout en préparant un doctorat à l’Université de Sherbrooke. En 2006 paraissait
Mémoires et un sommeil
aux éditions Poètes de brousse.
Bayt est son quatrième livre de poésie.

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Un paysage et mon nectar
en
annexe rouler le sommeil
arrondir le monde et ne pas fuir
quelque partie en cataplasme
je la loche il en tombe
ma chute daltonienne
les rois et leur surplus de noir et blanc
crieurs de preuves que la poussière
n’est plus son négatif

 

 

Dire tout le mot le replacer
l’aisance d’un épiderme
dans les coins tout pleure jusqu’à
la lie s’accommode moins aliénant

ne le dis pas pulsatif
toi qui aimes le mauve
et ses herbes à t’en souvenir

ce qui tombe de toi des pierres
à rappeler ma ville
ceux qui meurent deux fois
à moi de les couvrir

 

 

Ce qui persiste au cou
pendule retombe oblique

je me romps la même couleur
contraire à celle que j’aime
sous la semelle
il y a des ruines à méditer
en profondeur
des ruines d’où naissent
les pierres
et des ruines où se calcinent
les âmes à force de naître

 

 

Par quelle rue passent les mâles
hommage aux dernières mues
je vieillis un âge
me sclérose tout près d’un fémur
qui me ressemble
tourne dans le même sens
le bon pour le dégoût

cette fois il est bon de mourir
de la rumeur des êtres simples
rien que l’ocre des animaux
que les yeux en manganèse

et je meurs pesant
l’entre-bras plus étroit que le noir
de ceux qui croient aux dernières fois

 

 

Un moment que je râle
de silence sous les ruines
il y a des ailes à parcourir
ma cendre de terre ternit
celle des mains baissées

un moment je bruite
la peur que je nidifie sur place
fines particules de plâtre
familier comme n’importe
qu’on cherche


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Michael Delisle

Tombeau du photographe

Michael Delisle publie
de la prose et de la poésie
depuis trente ans. Il a remporté le prix Émile-Nelligan en 1987 pour son recueil Fontainebleau. Il est également l’auteur de trois romans : Drame privé, Le Désarroi du matelot et Dée. Son dernier livre Prière à blanc, est paru aux éditions du Noroît en 2009.
Il vit à Montréal.

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Il n’existe personne d’assez sagace parmi les enfants des hommes pour avoir exploré cet abîme.
                                                Boewulf

 

Tu me dis que ton œuvre est finie et je sais que « tout meurt, même ça » mais ta placidité me révolte.

Tu as beau dire vrai, je ne suis pas encore là, je sais que « tout meurt, même ça » mais je suis encore vivant et je veux que mon agonie soit splendide.

Tu me dis que ton œuvre est finie. Si tu devais te remettre au travail, tu te prostituerais en répétitions et c’est une voie que tu refuses. Ton exigence t’honore. Elle m’impressionne comme la folie.

Puis, j’ai ce réflexe d’écrivain : « Et moi ? »

 

 

Maintenant en longeant la grève de Kamouraska, je passe à côté des filets à anguilles. Les perches jaillissent de l’eau, reliées par des cordes noires. Le réseau est bâti pour détourner le poisson de son cours et, stupide, la bête obéit. On piège des êtres fuyants, glissants.
À marée haute, quand monte le clapotis, je v
ois ce que tu as souvent montré : des constructions humaines qui cachent leur ancrage avec la terre.
Une honte du piètement.
Un goût pour la théorie.

Je revois tes cabanes de planches détourées au rasoir. Décollées. Prêtes à l’ascension.

La haine de l’incarnation est un thème intéressant. C’est là qu’on se réunit, toi et moi, et tous les poètes.

 

 

md



Maintenant en regardant ton autoportrait – ta face toute en suie dans une lumière si pauvre qu’on ne sait si c’est une image qui naît ou qui meurt – je revois comment, dans un vernissage, contre des murs d’une blancheur crayeuse et violente d’une galerie du Vieux-Montréal, tu avais coupé la tête de tes amis et rendu leur portrait aérien, leur identité chérubinique.

Les têtes apparaissent. Pures. Isolées. La douleur est primitive.

J’ai déjà mis ça dans un roman : un homme qui ressemble à mon père garde contre son cœur la photo d’un garçon qu’il a décapité par accident. Le petit ange qui survit à l’horreur dans sa poche de chemise. Nos enfances ont lieu dans cet espoir : papa porte, sur son sein, une photo de notre sourire.

 

 

Tes phrases sont vives. En regardant le fleuve, je me les rappelle :
« La pauvreté est nécessaire à la création. »
« La pauvreté n’est pas la misère. »

Repose donc.
Il me reste tes images. Une maison. Une tête. Je vois qu’elles ont été faites en exil du temps.

On écrit toujours en exil. D’un pays ou de quelqu’un.

 

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Hélène Monette

La Prière de Calamité Marie
et Autres Poèmes

Hélène Monette est à la fois excessivement sensible et très mordante. Avec une écriture très près du réel, qui oscille entre prose et poésie, elle saisit aussi bien les aspérités du quotidien que sa beauté souvent broyée par l’accoutumance. Parmi ses recueils importants, mentionnons Plaisirs et paysages kitsch (1997), Le Blanc des yeux (1999) et Un jardin dans la nuit (2001).

(Source : Des pas sur la neige,
Anthologie de poésie québécoise,

Université Laval, 2009.)

 

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La Prière de Calamité Marie

Si Vous avez droit de vie et de mort sur vos sujets
si Vous demeurez en haut de la pyramide
comme un p.d.g. étincelant de rage
j’ai des nouvelles pour Vous, bon Dieu

Si Vous existez
rendez ses jambes à mon père
et retrouvez-moi mes trois enfants

je ne suis pas bonne qu’à balayer
les coulisses du Vatican
moi aussi, je pourrais dire la messe
prêtresse de la libération
évangéliste de l’amour difficile
anyway gospel, moniale de la déréliction
de la simple vénération
pour ce qui était naturel et qui bientôt
ne portera plus de nom
Si seulement la porte était entrouverte
je pourrais entrer en coup de vent
dans les églises pleines d’ombres
et dans l’Église des Hommes

Écoutez-moi, bon Dieu
qu’on en finisse avec l’héritage impérial
le bon vieux système pyramidal
qui rend sourd
tellement la pointe du sommet fait dans l’aigu
infinitésimal
la fine pointe de l’épée
l’absence dans la transparence
le niveau seigneurial, doctrinal
patriarcal, cardinal, martial
le tribunal du confessionnal
archiépiscopal
qui ne voit ni n’écoute rien

moi, la vespérale qui mène une vie de chien
dans les décombres de mes prières
pour que les autres vivent, écoutez-moi
quand je Vous parle
pour l’amour
de rien

Si Vous existez
payez les dettes du pauvre Tom
nourrissez les miséreux
calmez les ouragans, avortez les guerres
donnez des joies aux hommes
qui ont Tout massacré

Ayez pitié
comme dans ces chants religieux
qu’on a inventés pour louer Votre grandeur
Votre beauté, si Vous existez, grand Dieu
libérez-nous, faites taire les clones
laissez un sourire aux enfants
de la place aux femmes
dans ce merveilleux monde
pillé
Gloire aux oiseaux au plus haut des cieux

Paix sur la Terre aux orangs-outans

Eleison in extremis
amen

 

 

Grosse semaine

Les gens souhaitent inlassablement
votre overdose
que vous les preniez
que vous yeah yeah yeah
que votre capacité d’absorption
soit un lieu, une chose
hors du commun

Tant pris par l’osmose
le miroir ordinaire, plein de sang
n’est qu’une vie sous le visage
distraction non officielle

Si jamais vous aviez le sens du don
un bon coup, sans remords
ce qui ne se dit à personne
ce que l’on n’écrit plus
qu’entre les lignes
avec le recul
de plus en plus fort
cela se détacherait de vous
et le surplus de douleur et les risibles efforts
se détacheraient encore que le désespoir s’amuse
QUE CE SOIT JUSTE
que ce soit juste une vie avant la mort

 

Paru dans Il y a quelqu’un ?

© Éditions du Boréal, 2004

 

(Ville verte)


Ce serait juste une ville verte qui ressemblerait à la mer à cause
du bruit da
ns le feuillage et des étoiles vivantes flottant dans la rue

une forêt serait nichée dans la vie des passants

une fois l’horloge détraquée, on aurait logé le cimetière dans le désert
de nos plus petits yeux

on vivrait à la chandelle et les festins rassembleraient les hiboux
des ruelles, les grenouilles à corde et les canards à vent

on mettrait une belle nappe dehors, des fleurs, on ferait de la place
aux voisins

la vaisselle serait lavée par la pluie d’un siècle moins sale sans qu’on
ait discuté de l’affaire ni du comment

on s’embrasserait derrière les oreilles, le vent nous chatouillerait
les ouïes le silence mangerait à sa faim et les arbres grandiraient aussi

ce serait juste la mer pour faire de l’air dans la ville, on serait
les poissons, on laisserait les requins au fond et les bélugas,
on inventerait leur histoire avec de l’eau claire

la lumière prendrait tous les verts, le ciel bleu tiendrait le coup,
on aurait moins de misère à frémir, ce serait juste, ce serait tout

Paru dans Il y a quelqu’un ?

© Éditions du Boréal, 2004

 

(Qui serons-nous ?)


Que faire de la douleur, unique et tabou
en recomposition continuelle
hilarité générale, conjugaison impossible
honneur démentiel
et autres débouchés sans partage ?

Que ferons-nous de nos petits malheurs
lorsque nous serons grandes ?

Que faire du grand bonheur annoncé en réclame ?
plutôt fermer le poste que d’avoir à sublimer
l’absurde à haute définition

l’image avalera l’image
mais c’est encore l’image qui écrasera tout le reste
ce sera un peu l’individuel effrayant
dans le grand total social
et nous en redemanderons
paix exubérante, bonheur général, joie sans égale
ou nous laisserons passer la vague, nous échouerons
du sel dans la bouche, les yeux pleins de sable
accrochées au flou indéfini
de chacun parmi tous

que faire de ce nouveau malheur ?
que garder de ces noces
la rose ou le venin ?

que partager avec les gamins
la soif de vivre, l’incomplétude
la docilité de la faim ?

que ferons-nous de la joie
quand elle viendra tout allumer ?
la laisserons-nous brûler si elle revient ?

que faire de nos grands malheurs ?

dans quel sordide conte de fées
ne sommes-nous pas encore allées ?

qu’avons-nous donné au diable ?
qu’allons-nous préserver ?
qu’est-ce qu’il y a de si terrible à offrir ?
qu’est-ce qui ne nous sera jamais donné ?

que ferons-nous
une fois apaisées ?

 


C’est pas bientôt fini ?


Il paraît que c’est la fin du monde
ça se voit à peine pourtant
mais il paraît
alors on peut se forcer
pour mourir en groupe
au lieu de crever seul
allons-y à plusieurs
sept milliards
avec nous
des trillions d’animaux
des millions de trillions de végétaux
des milliards de mégatonnes
de déchets radioactifs et humains
et les milliers de dauphins
on amène tout

Mais non, répond la grenouille
mais non, dit le grillon
allez-y si vous voulez
nous-autres, on reste

 

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Nicole Houde

Je pense à toi

(Extrait)

 

Nicole Houde est née
à Saint-Fulgence en 1945. Depuis la parution de son premier livre en 1983, elle poursuit une œuvre d’une impeccable exigence et d’une remarquable unité de ton. En 1984, elle reçoit le prix des Jeunes Écrivains du Journal de Montréal pour
La Malentendue, son premier roman ; en 1989, on lui décerne le prix Air Canada pour L’Enfant de la batture, roman pour lequel elle était aussi finaliste au prix Molson de l’Académie canadienne-française ; en 1991, elle est à nouveau finaliste au prix Molson pour son roman Les Inconnus du jardin ; et en 1995, elle obtient le prix du Gouverneur général pour son sixième roman Les Oiseaux de Saint-John Perse, dans lequel elle aborde avec compassion le sujet
de la vieillesse.

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Ma tendre, ma douce, ton corps nu, son odeur se présentent à ma mémoire. Je ne suis pas vraiment ici dans cette cuisine, je suis ailleurs, mes mains se promènent sur ton visage. Et je revois ce tableau que tu m’as offert, étonné que tu aies pu capter cette partie de moi toujours plongée dans la solitude : cet ours sur l’Islet qui fait signe à ma mère sur le rivage.

Ma vie, actuellement, est un long monologue, une manière de t’interpeller. Je te dis des mots d’amour tandis que je pétris la pâte à pain ou que je transpire devant le grand fourneau en fonte. Comme Paule et toi, j’ai peur parfois. J’ai peur que tout s’effondre, peur que tu m’oublies, peur que la nuit s’installe pour de bon partout. J’écoute les nouvelles. Le 3 février, lors de la défaite du maréchal Paulus à Stalingrad, plus de cent mille soldats allemands ont été capturés par les Russes.

Chère Angéla, je redeviens ce petit curé que j’étais autrefois ; beaucoup d’hommes, ici, sont analphabètes. Je joue donc au caméléon en m’occupant de leur correspondance ; chacune de ces lettres commence invariablement par ces mots : « Ma chérie, je pense à toi », un peu comme si je m’adressais à toi. Je connais les tragédies vécues par plusieurs couples ; on insiste alors  : « Tu le diras à personne. » Les gars de ce chantier sont tiraillés par un paradoxe : ils détaillent en public les charmes de leur épouse et, autrement, se replient dans le secret. J’ai appris très tôt, dès mon adolescence, que les secrets ravagent les êtres. Laurier, le neveu de parrain, s’est pendu sans que sa femme comprenne pourquoi. La grossesse de Sophie, la dépression de Raoul, grand admirateur de la Vierge, et sa femme, madame Armande, qui voulait dissimuler leur honte au village... Le poids de ce qu’on ne dit pas, la lourdeur des cercueils. À l’Anse, deux univers parallèles de secrets cohabitaient tout en s’ignorant, ceux des hommes et ceux des femmes.

Dans ce chantier, Angéla, tu es mon merveilleux secret. Toi, ma douce, mon scouar, ma belle sauvagesse, ton ventre doit s’arrondir de plus en plus ; notre enfant s’approche du temps de vivre.

Il m’arrive de frissonner. Ce soir, un porc-épic me ronge le cœur, je voudrais bien l’endormir avec du gin ou du scotch, mais c’est non, en ce 15 février, et ce sera non encore demain. Je touche mon ruban des Lacordaires, je t’aime comme un fou, Angéla, un fou qui tient à avoir l’air d’un homme quand il te retrouvera. Peins pour moi, Angéla, pendant que mon corps se déchaîne, peins le vent, peins ses hurlements qui me coupent le souffle.

Quand je tremble, je n’ai que ton visage comme point de repère. Cela dure des jours.
Le 18 février, une date, ça permet de s’accrocher à quelque chose, durant le souper, deux ouvriers s’insultent. Je les avertis : « Ici, on mange, c’est pas une place pour la chicane. » Angéla, leurs voix couvrent la mienne. Le plus grand crie : « Mon garçon, t’es rien qu’un flanc-mou !
—  Pis toi, t’es mon père et t’oses coucher avec ma femme, mon cousin Édouard vous a pognés !
—  T’es sûr qu’y a les yeux au bon endroit, le morveux d’Édouard ?
—  Charogne, aux fêtes, t’as même acheté une robe de guidoune à ma femme !
—  À soir, y a un de nos deux qui va avoir affaire à son trépas ! »

Je les enjoins de se battre dehors.

Manzor m’a raconté la suite : ils se sont cognés dessus jusqu’à ce que le père, la face ensanglantée, aille se cacher dans une baraque. Angéla, quelquefois ça se déroule ainsi, on érige des murs de secrets qui s’écroulent à cause d’une robe ou d’un geste surpris par un cousin. Nous nous heurtons à notre petit Dieppe personnel, ici, aux Passes Dangereuses. Le père a dû être transporté en ambulance jusqu’à Roberval. Ma douce, ma chère Angéla, je pense à toi, c’est une question de survivance.

***


Du 19 février au 25 avril, j’écrivis six lettres à Angéla, et vingt à des inconnues. Zéphyrin, Germain Villeneuve et moi étions maintenant des amis ; nous nous communiquions nos recettes de sauce à spaghetti, de tourtière et de fèves au lard. Je leur en imposai avec celles du cassoulet toulousain et du bœuf bourguignon. Le chantier achevait.

Le 26 avril, je partis avec mes beaux-frères en direction de Saint-Fulgence. À la radio, on avait évoqué récemment la déportation des habitants du ghetto de Varsovie par les Allemands. La guerre se poursuivait, cesserait-elle jamais ? Je refusai de boire une bouteille de bière que me tendait Ghislain. Rosaire bavardait, oui, une pie qui pâtirait bientôt, rattrapée par le mutisme, devant sa femme et ses beaux-parents.

Vers cinq heures de l’après-midi, l’automobile de Ghislain s’est arrêtée devant la maison de la coulée. J’ai ouvert la porte. Puis, j’ai observé longuement ma lionne qui dormait. Elle était la chair soyeuse de mon silence. En s’éveillant, elle sursauta : « C’est toi, Victor, ou bin est-ce que je rêve ? » En riant, je m’allongeai près d’elle et je la serrai dans mes bras. Délicatement pour ne pas déranger l’enfant. Je chuchotai : « Si quelqu’un me demande de quel bord se trouve le bonheur, je lui dirai qu’il est de ton côté.
— Je me suis tellement ennuyée !
— Moi aussi, ma chérie ! »
Au-dessus de nous, une corneille lissait ses plumes sur la branche d’un lilas qui fleurissait en hiver. Je continuais à chuchoter « ma douce, ma lionne ». À demi nu, je m’étendis au beau milieu du bonheur, elle me caressant et moi, mordillant le bout de ses seins.

J’avais changé. Il était disparu, cet adolescent qui s’avançait autrefois dans chaque jour en croyant que ce serait le dernier. J’étais enfin devenu un homme. Et j’ai posé mes lèvres partout sur le ventre d’Angéla. Elle a murmuré : « Ça va être un enfant qui restera pas en place ! Il bouge assez qu’il me réveille la nuit. Maman dit que je vas accoucher d’ici une semaine. » Elle se pressa ensuite contre moi en soupirant : « On est heureux, pas vrai, Victor ? »

Depuis que je la connaissais, elle m’interrogeait en ajoutant parfois : « pas vrai, Victor ? » Une façon de se rassurer, peut-être. Trop ému, je la flattais et ne parvenais qu’à lui répéter des banalités : « Je t’aime. T’es si belle ! »

Quand j’ai voulu préparer le souper, elle m’a intimé de me déshabiller au complet : « Le souper peut bin attendre. Moi, j’ai longtemps attendu après toi. »

***

Je me lève sans faire de bruit et je me rends à l’église. William, mon beau-père, fidèle à ses habitudes, prie pour Paule. La messe finie, je le salue sur le perron de l’église.

« C’était un gros chantier, les Passes Dangereuses ?
—  Ah ! avec des chantiers pareils, l’argent roule ! La guerre, ça rapporte à des compagnies comme l’Alcan.
—  Mon gendre, serais-tu en train de virer communiste ?
—  Pas du tout, monsieur Simard. C’est juste que l’aveuglement, ça mène à rien, faut savoir ce qui se produit autour de nous et ailleurs, les actions d’Hitler ont des conséquences dans beaucoup de pays.
—  As-tu idée où tu travailleras après ?
—  J’ai surtout idée de prendre soin d’Angéla qui est à la veille d’accoucher. »

***

Lorsque je rentre chez moi, Angéla, assise dans une berçante, insiste pour que je fasse vite et prévienne sa mère que ses eaux sont crevées.

En courant, je rejoins William. Un accouchement, ce n’est pas une histoire d’hommes ; Gisèle me conseille de demeurer avec son mari et de patienter. Elle téléphone à Murielle qui la retrouvera auprès d’Angéla.
Pendant deux heures, nous discutons de chantier et de dynamitage. William affirme qu’au début du siècle, Saint-Fulgence était un véritable port où accostaient des bateaux venus d’aussi loin que la Norvège. À cette époque, la rivière Saguenay était trop étroite et pas assez profonde, à la hauteur de Chicoutimi. Enfin, Murielle arrive  : « C’est fait, Victor. Angéla veut que tu te grouilles pour examiner la surprise ! »

Je reviens chez moi à grandes enjambées. Angéla me fait signe d’approcher ; je regarde cette petite chose que Gisèle a déposée au creux de mes bras. Gisèle rit : « On va essayer de vous faire accroire qu’il vous ressemble mais c’est le portrait tout craché d’Angéla à sa naissance ! Votre garçon a une constitution normale et je peux déjà prédire qu’il aura pas les deux pieds sur terre ! »

Le 27 avril 1943, une date inoubliable, celles qui concernent la guerre me paraissent moins importantes. Je tiens la vie entre mes bras. La vie de mon enfant, fragile et minuscule. Je tiens le monde entre mes bras, pas vrai, Angéla ? Mes lèvres sourient, tout mon corps sourit devant ce monde soulevé par une respiration ténue, ce monde qui vient à peine de sortir du ventre d’Angéla. Elle me dit : « Il est beau, notre fils.
—  Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. »
Gisèle Simard s’esquive en soupirant : « Le bardas du bonheur, ça s’entend pas souvent, je vas vous laisser en jouir tranquillement. Murielle va venir relever Angéla à partir de demain. »

Ma lionne songeuse prend le petit et le pose entre elle et moi, allongés sur le lit. Mon corps est plus réel qu’il ne l’a jamais été. Je suis empoigné par toutes sortes d’envies : chanter, téléphoner à Manzor, faire le tour de l’Anse-Saint-Jean avec Angéla et le petit, me présenter au bureau de poste pour écouter les félicitations de mademoiselle Juliette. Je touche le visage d’Angéla. Elle me sourit. Il y a des jours comme ça où on ne peut pas échapper au sourire, des jours qui dureront plus longtemps que nous-mêmes ; notre enfant, les yeux ouverts, sent l’odeur de ce jour qu’il conservera en lui sans même s’en douter. J’embrasse ma tant douce lionne. Puis, je suis bouleversé par ce qu’il y a d’immense dans cette chambre, dans ce petit qui s’est endormi. Angéla appuie sa tête sur mon épaule. Nous nous taisons pour ne pas déranger cette immensité qui bat dans le cœur de notre petit.

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Michel Gay

Partitions

[Travaux en cours]

Né à Montréal en 1949, Michel Gay a surtout travaillé dans le domaine du livre : d’abord à l’Union des écrivains québécois, plus tard à l’Association nationale des éditeurs de livres, puis aux Éditions Fides. Cofondateur de
la Nouvelle Barre du jour, il a aussi été longtemps directeur de la collection de poche « Bibliothèque québécoise ». Au tournant des années 1990, il a par ailleurs œuvré dans le domaine de la muséologie, notamment au Musée de la civilisation à titre de directeur des activités culturelles. Parmi ses publications : Éclaboussures (VLB Éditeur), Calculs (L’Hexagone,
coll. « Rétrospectives »).

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1

Elle a ouvert la fenêtre et lui, la porte. Chacun à sa manière avait décidé de prendre l’air. Ce n’est pas une façon de parler, c’était plutôt une façon de ne plus parler. Il est allé marcher dans les rues du quartier. Il a traversé un petit parc où souvent il a l’habitude de s’arrêter pour le simple plaisir de regarder jouer les enfants, de regarder marcher les gens des alentours (qu’il reconnaît à force de les croiser, mais, plus souvent qu’autrement, on ne s’adresse qu’un simple « bonjour », au mieux quelques remarques sur le temps qu’il fait). Il est allé plus loin, dans des rues qu’il n’a pas l’habitude de fréquenter, comme s’il voulait se perdre un peu, un peu oublier. Il ne pouvait s’empêcher de repasser dans sa tête la conversation qui avait si mal tourné. Tant d’éléments semblaient les séparer. Des pacotilles, en réalité ; il le savait bien. Mais si peu d’accord ? Comment était-ce possible ? Comment était-ce devenu possible ? Accoudée à la fenêtre, elle ne pouvait détacher ses yeux des automobiles qui filaient à des vitesses toujours trop grandes pour cette petite rue. Si elle avait une voiture, elle aussi irait vite, se disait-elle, mais pas dans les petites rues de ce quartier, non, plutôt sur les autoroutes qui mènent à la mer.

2

Pour une fois, il s’agirait d’en faire le moins possible. Vu son état, il n’allait pas s’en plaindre. Il ne demandait pas mieux que de rester assis là, devant son café qu’il continuerait de siroter tranquillement tout en regardant les passants dans la rue. Il n’était pas encore 9 h. Toutes ces femmes, tous ces hommes, au pas de course ou presque, se rendaient sans doute à leur lieu de travail. Chacun dans sa bulle, chacun à son affaire. Lui-même, songea-t-il, était à son affaire, et doublement, puisqu’il était là où on lui avait demandé de se retrouver ce matin et tout à fait disposé à ne rien faire de plus que de regarder passer les gens, suivant la consigne. De l’autre côté de la vitrine qui le séparait de la rue, une jeune femme s’arrêta à sa hauteur, le dévisagea un instant, sourit, puis reprit sa course de plus belle. La fraction de seconde que dura ce sourire réussit tout de même à le figer suffisamment longtemps pour qu’ensuite il soit trop tard pour même tenter de la rattraper. Il passa le reste de la journée à essayer de se rappeler les traits de ce visage et de les comparer à ceux de celle dont il avait été chargé de retrouver la trace.

3

Il y en a pour tous les goûts, qu’elle répétait. On avait beau essayer de lui faire voir un autre côté de la médaille (façon de parler), elle n’en démordait pas (façon peut-être pour elle de ne pas trop parler) : il y en a eu, il y en a, il y en aura toujours pour tous les goûts, rabâchait-elle inlassablement. Était-ce un simple procédé pour repousser ou carrément rejeter ce qui ne l’intéressait pas, une manière de souligner qu’elle voulait imposer ses propres choix, en tout cas ne pas se faire dicter ceux des autres ? Ça revenait comme un leitmotiv et on en arrivait parfois à se demander si nos propres goûts faisaient partie du lot. Vraiment ? Il y en a pour tous les goûts, oui ? Et les miens, mes goûts, ça t’intéresse ? Je n’avais pas fini ma question que déjà j’apercevais dans ses yeux le décompte auquel elle se livrait. Mais, autant je la savais réellement en train de décompter, autant le résultat de ce calcul ne pouvait m’intéresser.

4

Ils avaient dit « décomposition », il avait entendu « des compositions ». Et sa tête avait commencé à se remplir de musique. De la musique plein la tête, oui. Ici, un trio. Là, un quintette. Plus loin, un petit orchestre de chambre. Il entendait même un big band, en tout cas un orchestre de jazz. Toutes les notes de tous les musiciens s’entrelaçaient. L’orchestre symphonique – il y en avait un – n’arrivait pas à couvrir les autres ensembles dont tous les membres, réunis, le dépassaient en nombre, et de loin. Au début, pendant un temps, il avait réussi à suivre le concert de l’un, le récital de l’autre, l’œuvre interprétée par ceux-ci, puis une autre par ceux-là, celles jouées par d’autres aussi et par d’autres encore. Mais maintenant les sons se mêlaient trop, les partitions des uns s’insinuaient dans celles des autres. La musique, si on pouvait encore l’appeler comme ça, s’amplifiait en un vacarme insupportable dans sa tête qui seule pouvait capter ces sons. Alors tous ces morceaux de musique commencèrent à se détacher comme autant de morceaux de lui-même, autant de morceaux qu’il avait pu jusque-là conserver de lui-même et qui désormais n’allaient plus former qu

 

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Salah Benlabed

L’Impatience

(Extrait de De quelques défauts qui font les humains)

Architecte, lauréat d’un prix international, Salah Benlabed a enseigné l’architecture à l’Université d’Alger. Installé à Montréal depuis une quinzaine d’années, il est coauteur d’un recueil de poèmes intitulé Quand la terre tremble, édité par le Centre culturel algérien ; il a participé au Festival arabe de Montréal par des conférences et des lectures de ses poésies et, en 2004, a monté un spectacle autour d’Abû Nuwâs, poète de la transgression du Bagdad du VIIIe siècle. Depuis 2006, il a publié deux recueils de nouvelles et un roman
aux éditions de la Pleine Lune.

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Dans ma chambre d’hôtel,
j’ai le sentiment de l’effacement d’une vie.
                                    Andrei Makine

 

La nuit du jeudi 5 janvier, au prix de deux dizaines de morts et d’une centaine de blessés, Sa Majesté d’un pays d’en bas avait réussi à se frayer un passage jusqu’à l’aéroport : il fuyait son pays aux prises avec une révolte populaire. Après trois jours d’attente et d’interdiction de quitter l’aéroport, un journaliste et quinze autres personnes furent enfin autorisés à embarquer dans l’appareil réquisitionné par le roi.

De retour d’une très longue enquête, qui avait duré près d’une année, sur la disparition d’un jeune poète dans le désert, ce journaliste était très fatigué. De plus, la veille de ce dernier contretemps, il venait de passer cinq jours en détention chez les insurgés. Mais il avait tout de même mis à profit ces contretemps : il avait fait de l’ordre dans son esprit. Ces longues attentes lui avaient permis de se calmer et de réfléchir à sa propre situation conflictuelle, et ses réflexions l’avaient mené à la décision de ne pas se séparer de son épouse et de reprendre avec elle la vie commune... Mais l’impossibilité d’accéder à un téléphone, son portable lui ayant été volé, l’avait toutefois empêché d’informer l’intéressée de cette décision.

L’avion, après de longues négociations, avait enfin été autorisé à décoller mais les trois capitales sollicitées refusèrent de le laisser atterrir. Après avoir survolé l’Europe pendant toute une journée, une quatrième accepta enfin de le ravitailler en contrepartie de la libération des passagers innocents. C’est ainsi que le journaliste put, après une nuit de repos, reprendre le chemin de son couple.

À son arrivée, le 7 janvier vers onze heures du matin, son pays était recouvert d’une épaisse couche de neige et les taxis avaient dû encore attendre près de deux heures le déneigement avant de pouvoir reprendre la route et le mener enfin à son port, au prix d’une heure de navigation dangereuse.

Tandis que le roi se félicitait de sa fuite, ce jeudi 7 janvier à midi, dans la ville de ce journaliste, une femme de ménage de l’Hôtel F. avait frappé à la porte de la chambre 721. Il semblait n’y avoir personne même si la clef n’avait pas été déposée à la réception. Elle avait donc utilisé la sienne... Dans le rapport de police, il sera précisé qu’elle devait terminer sa tâche avant treize heures et qu’elle devait donc absolument accéder à la chambre. Tous les clients d’hôtel savent cela ! Elle avait ouvert, avait pénétré dans le petit hall d’entrée mais avait buté sur la seconde porte, celle de la chambre qui ne dispose pourtant pas de serrure. Elle avait dû la pousser très fort sans toutefois s’être inquiétée de cette résistance : elle expliqua aux agents que les clients jetaient fréquemment leur literie sur le sol et que cette peine était donc habituelle. Et puis « Ils savent que des esclaves invisibles passeront corriger leur précipitation. » De toute manière, elle n’aurait pas pu pressentir un obstacle aussi macabre ! C’est une épaisse ceinture d’homme glissée entre le dormant et sa traverse qui retenait cette porte fermée. Lorsqu’elle avait enfin réussi à trouver la force de la pousser, elle avait entendu quelque chose de lourd tomber sur le plancher à l’intérieur de la pièce : la cliente du 721 s’était pendue à la porte !

Après quoi, ce fut le tour des agents de police d’investir les lieux, provoquant la panique chez les autres clients ; beaucoup d’inquiétude aussi à la pauvre femme de chambre innocente. Le rapport de police avait rapidement conclu à un suicide ; il indiquait que la défunte n’avait laissé aucune explication de son ultime geste, sinon un petit papier déposé sur la table de chevet et sur lequel étaient notés ces quatre mots : « Tu n’es pas venu ! »

La désespérée avait donc certainement décidé d’arrêter là sa vie, sans raison avouée, sinon cette attente vaine. Mieux, il semble qu’elle se soit en-têtée pour atteindre son but car les traces relevées sur son cou et sur la porte démontrent qu’elle avait dû faire une première tentative avortée et s’y reprendre une seconde fois. Pas d’autres indices sinon, près du téléphone sur un petit bureau (mais à priori cela n’avait semblé avoir aucune relation avec les faits), une page du carnet offert par l’hôtel, sur laquelle elle avait inscrit une opération savante sans en indiquer le résultat :

(2 x 365) + 1 x 24 x 60 x 60).

Le jeune policier qui avait trouvé cette note était heureux : ce numéro de téléphone allait les mener aux proches de la malheureuse ! Mais grâce au nombre 365, le vieil enquêteur avait de suite deviné qu’il s’agissait du calcul du nombre de secondes dans l’espace de deux années ; « et elle n’a pas oublié la bissextile ! » avait-il précisé à son adjoint. Il lui avait fait constater aussi qu’elle n’était pas maquillée « comme le font toujours celles qui partent vers ce qu’elles espèrent un paradis ».

Pressé d’en arriver à ses conclusions, il expliqua à son assistant : « Il faut avoir attendu toute sa vie un amour égaré dans la foule indifférente ou avoir longuement espéré en prison une lointaine libération, pour compter ainsi le temps en secondes. Bien sûr, et même évident, mon cher Watson  : les secondes sont les unités de mesure les plus sensibles, car les plus douloureusement nombreuses. Les jours ne sont rien pour les victimes de la désespérance, ou alors de simples jalons de la quotidienneté sans issue. Avec les secondes, on se rend mieux compte du passage des heures et des années, sans craindre de les confondre avec les siècles. La conscience des secondes qui passent rapproche donc plus sensiblement le retour espéré ! Quant à l’absence de maquillage, c’est la preuve qu’elle ne devait pas attendre un homme : dans les situations d’attente sans grand espoir, nul ne perd son temps à regarder son miroir pour y rechercher les signes du passage de ses années solitaires. Cela évite de remuer le couteau dans la plaie et atténue la torture de l’impatience. » Puis il autorisa les brancardiers à disposer du corps, car il était inquiet : la neige se faisait abondante et une femme l’attendait...

On n’a jamais découvert l’identité de la désespérée.

Pendant ce temps, la neige s’était transformée en pluie. Le taxi qui le ramenait chez lui s’était arrêté sous un réverbère et le journaliste avait longuement observé l’ombre des gouttes coulant sur le pare-brise qui se projetait sur le tableau de bord  : il y avait trouvé une ressemblance étrange avec les larmes silencieuses et isolées qui précédent les sanglots. Quand le taxi était arrivé à sa porte, après une longue hésitation, il avait sonné. Son épouse, qui avait passé la nuit à l’écoute des nouvelles de la chute d’un lointain dictateur, lui avait rapidement ouvert... Comme si elle l’attendait... Intuition féminine ?

 

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Diane Régimbald

Ligne d’horizon

Diane Régimbald vit et travaille à Montréal. Elle a publié quatre recueils de poésie, La Seconde Venue (1993), Pierres de passage (2003), Des cendres des corps (2007) et Pas (2009) aux éditions du Noroît. Elle a collaboré à des revues et participé à des événements et des lectures publiques au Québec, au Mexique et en Europe, notamment au Festival international de la poésie de Trois-Rivières, au Marché francophone de la poésie de Montréal, au Festival Voix d’Amérique, à l’événement Le Québec d’aujourd’hui à Amsterdam, à la Première rencontre en poésie contemporaine Catalunya Québec : anada i tornada à Sabadell,
à la Rencontre des poètes du monde latin à Mexico et Morelia.

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I

Les lumières de la ville à l’aurore, des petits cimetières – une plaine
de pierres tombales. Un brouillard confond l’horizon. Un chien court
zigzaguant entre les lueurs.

II

Les fluides se déversent
du haut dans l’interminable
abstraction du feu
des coquillages font surface
des stèles en mousse d’herbe.

III

Écrire sur l’image, une
pensée mais aussi une
émotion comme un paysage
défile le désert
nocturne des eaux.

IV

La pierre est fatiguée
trouée par ses rides
ses cassures
si friable
éponge.

V

Avancer au miroitement
de l’effacement
presque perdue
la lumière

desseins
fantasques de l’inattendu

il fallait protéger l’abri.

VI

L’hiver chaud
l’ange fondu
aussi devenu feuille
mince
aux mains remplies
des glaces ne tenant
qu’à se rapprocher
de leur disparition.

VII

Sur le lit de neige
la lumière lunaire
donnait aux arbres
une jetée saisissante
sur le sol

on aurait dit l’ultime
fin des formes
d’une irréalité ouverte
sur moi

immensément pleine.

VIII

Deviendrons-nous morceaux de sucre
cristallisés par les fracas, givrés
aux parois des rayons ?

IX

Un ciel
sous nos pas
un ciel à conjuguer
avec les glaces

continent sur continent
ciel sur ciel
d’une levée à sa tombée.

X

La violence se rapproche
toujours de la blessure.

XI

Un feu se fraie entre les plis
absolu
transperce la goutte des sangs.

XII

Longue traversée des idiomes
pointe d’épée.

Bout du monde révélé par une racine

nôtre ?

 

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ISBN 2-978-2-89668-195-2

© Vertiges éditeur, 2009.

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